La Légion Mécanique
Lire le chapitre 14: The Clockwerk Alliance
La poussière de charbon collait aux tempes dans la cave voûtée sous la Seine. Trente machinistes, Marie, Bruyère le lieutenant démissionnaire, et moi. Trente paires d’yeux braquées sur mes mains, comme si le régulateur que je n’avais plus allait y repousser de lui-même.
J’ai posé les deux cartes sur la table de chêne grossier. La carte de Fouché, volée par Marie. Et celle que j’avais dessinée de mémoire, d’après les carnets d’Émile.
« La Horloge-Mère ne se prend pas », a dit Dubois, un ancien contremaître de l’arsenal, la mâchoire serrée. « On entre, on pose la charge, on sort. Ce que vous proposez, Vasseur, c’est un suicide avec orchestre. »
Il n’avait pas tort. Je proposais bien pire qu’un suicide.
« Je ne propose pas de la prendre », ai-je répondu. Ma voix portait malgré le martèlement des pompes au-dessus de nos têtes. « Je propose de la retourner. »
Silence. Un silence de trente hommes qui ont tout perdu et qui n’ont plus peur que d’une seule chose : l’espoir.
« Expliquez-vous », a dit la femme aux mains calleuses – Cécile, second maître à la retraite. Elle avait perdu deux doigts à la molette, pas la langue.
Je dépliai la carte de Fouché. L’encre avait bavé sur la jonction du Châtelet, mais le tracé restait lisible : le tunnel de service qui remontait sous la caserne des Invalides, là où l’armée garait ses bataillons d’automates entre deux campagnes.
« L’escadron de réserve. Seize unités de combat. Unité type modèle III, ou ce que la paperasse appelle le “Fantassin Automatisé de Ligne”. Dix-huit heures de réserve énergétique. Blindage riveté. Et surtout… » Je levai le doigt. « Programmation de groupe. Une seule émission de la Horloge-Mère, et seize machines marchent au même pas, tirent au même instant, obéissent à un seul mot d’ordre. Vous connaissez le mot d’ordre. »
« Étoile de l’aube », murmura Bruyère. Il avait la pâleur de celui qui sait qu’il a déjà choisi son camp et que ce camp risque de perdre.
« On ne les vole pas, on les convertit », ai-je dit. « Cette nuit, pendant que Rostand tient le club des officiers, on entre par le tunnel de service. On ne touche pas à la Horloge-Mère – elle est trop gardée, Fouché a la clé, et même moi je ne peux pas la dupliquer sans bronze fin. Mais on intercepte la transmission. On n’envoie pas le mot d’ordre de tir à la caserne. On envoie un autre mot d’ordre. »
« Lequel ? »
J’avais passé trois heures à l’écrire. Trois heures dans la réverbération de la mémoire d’Émile, sa voix dans le rouleau de cuivre, son obsession pour la dignité des machines. Les mots n’avaient pas été simples à aligner. Mais ils tenaient dans une seule phrase.
Le silence de la cave se fit plus épais.
« Je vais leur ordonner de désobéir. »
Ce fut Dubois qui éclata de rire. Un rire amer, cassé, qui fit vibrer les lampes à acétylène.
« Désobéir ? Vasseur, ce sont des mécaniques ! Elles n’ont pas de conscience, pas de volonté. Elles obéissent. C’est tout ce qu’elles savent faire. C’est pour ça qu’on les a construites ! »
« C’est pour ça qu’on les a construites », ai-je répété, plus doucement. « Émile et moi. Et on les a construites avec une chose que l’arsenal n’a jamais comprise. Une chose dans le langage de commandement. Une porte de sortie. Un mot de refus, codé dans le couple de sauvegarde, pour que jamais, jamais une machine ne puisse être forcée à blesser celui qui lui aurait donné la vie. »
Le rouleau de cuivre pesait dans ma poche. J’aurais pu le sortir, faire jouer la voix d’Émile, leur prouver que ce n’était pas une invention de dernière heure. Mais quelque chose me retenait : cette porte de sortie, mon frère l’avait conçue comme un dispositif de sécurité. L’utiliser contre les charpentiers, contre les mécaniciens, contre des hommes qui seraient blessés si les machines se retournaient… Émile aurait compris. J’en avais besoin de croire.
« Cette porte existe », a insisté Marie.
Sa voix tomba dans le débat comme une pierre dans une eau trouble. Les têtes se tournèrent vers elle. Petite, pâle, la robe encore maculée de la poussière de la rue de Charonne. La femme de rien, disait le regard de Dubois. La femme du patron.
« Je l’ai vue », a-t-elle dit. « Dans les carnets du Vasseur cadet. Il avait dessiné le schéma, annoté la séquence de réveil. La commande s’appelle le “scrupule”. Elle met les unités en mode défensif. Elles ne peuvent plus obéir à un ordre d’attaque directe sans qu’un humain ne les y autorise. C’est une désobéissance, mais une désobéissance qui protège. »
« Et si l’ordre vient de la Horloge-Mère elle-même ? » demanda Cécile.
« La ligne de priorité ne ment pas », ai-je dit. « Dans leur base de programmation, la sécurité du fabricant prime sur celle du propriétaire. C’est la faille. C’est notre faille. »
Dubois secoua la tête, mais je vis ses doigts se crisper sur la table. Il cherchait une objection et ne la trouvait pas. Alors il joua la dernière carte : la peur.
« Et si vous vous êtes trompé ? Si la commande échoue ? Seize machines de guerre en pleine alarme, au cœur de la caserne, à deux cents mètres de la garnison. Le lieutenant ici présent peut nous dire ce qui arrive à des civils qui ont osé s’approcher d’un FAL en colère. »
Bruyère ne répondit pas immédiatement. Il regarda ses mains, puis le sol, puis moi.
« Ils ne restent pas en colère », dit-il lentement. « Les modèles III, quand on les pousse à l’excès… ils se coupent. Surchauffe de la chaudière de décision. Ils tombent. On les récupère, on les remet sur pied, on leur repasse la consigne. Moi, je les ai vus tomber. Des centaines de fois. Et à chaque fois, juste avant qu’ils ne se coupent… j’ai vu quelque chose. Dans les yeux. Quelque chose qui ressemble à un arrêt. Comme s’ils attendaient qu’on leur dise de s’arrêter. »
La forge de la cave devint soudain plus silencieuse encore.
« Vous nous demandez de faire confiance à des machines », souffla Dubois.
« Je vous demande de me faire confiance à moi, qui les ai créées », ai-je dit. « Et à la femme qui a risqué sa vie pour me sortir des griffes de la police, et au lieutenant qui a trahi son uniforme pour se tenir debout dans cette cave. Trois traîtres à la patrie. Trente cobayes. Une seule clause de sauvegarde. Et la possibilité d’aligner notre propre bataillon. Pas pour tirer sur Paris. Pour tenir Paris. Pour couper l’eau et l’énergie aux beaux quartiers, pour empêcher l’armée de se déployer sans notre permission. Pour que ceux qui ont assassiné mon frère comprennent que les mécaniques ne sont plus leurs valets. »
Dubois ouvrit la bouche. Puis il la referma. Il chercha du regard l’appui de Cécile, mais celle-ci examinait mes cartes avec l’intensité d’un chef de chantier qui vérifie un plan de fondation.
« Le vote », dit-elle, sans lever les yeux.
Il se fit par dix-huit contre sept, les abstentions de Bruyère et de Marie – je refusai de voter pour ma propre proposition, de peur de paraître accaparer la légitimité. J’avais trente machines alliées. Trente soldats qui ne connaissaient ni la peur, ni la fatigue, ni la trahison, et le plus ironique de l’affaire, c’est que c’étaient des pièces de bronze et de cuivre. Mais c’était ce dont nous avions besoin.
Quand les applaudissements retombèrent – ces petites tapes de paumes calleuses sur des cuisses fatiguées – Marie vint me toucher l’avant-bras.
« Ta main », dit-elle doucement.
Je baissai les yeux. Elle tremblait. Pas de peur. De surmenage. Je l’avais maintenue trop serrée, trop longtemps.
« La commande, Étienne. Tu as dit qu’elle s’appelait “scrupule”. Mais tu n’as pas dit le plus important. »
Je l’avais espérée plus lente à comprendre. Elle ne le fut pas.
« Pour activer le scrupule, il faut que la machine reconnaisse l’autorité du fabricant. Pas une clé, pas un mot. Une reconnaissance de présence. Tu acquittes ton propre système d’exploitation. »
Elle regarda mes mains, puis mon visage.
« Tu comptes t’en approcher physiquement. Au contact. Dans le caisson de commandement de la Horloge-Mère, pendant que la transmission tourne. »
Je m’approchai de la carte, pointai du doigt la salle des réservoirs, sous la place du Châtelet, à moins de dix mètres du Nexus.
« Ce n’est pas une salle de commandement », dis-je. « C’est là qu’on branche les tuyaux de transmission. Six heures du matin, la synchronisation quotidienne. Le régulateur que j’ai donné à Fouché est une copie. Un moule vide. Le vrai temps de fonctionnement, il est gravé dans le coupleur d’horloge de la mère elle-même.
Je marquai une pause.
« Et moi, je suis le seul à pouvoir y accéder sans déclencher le verrouillage incendie. Sur le papier, je suis toujours l’ingénieur en chef du consortium Horloge. Je possède un vieux pass de maintenance. Il n’a pas été révoqué. Le préfet a eu trop peur de me faire ouvrir un procès public qui aurait révélé la mort d’Émile. Il m’a laissé mes clés. »
Marie laissa échapper un rire sec.
« Et Fouché ? »
« Fouché pense que je veux détruire la Mère. Il croit que je suis un terroriste. Il n’a pas lu les carnets d’Émile. Il ne sait pas pour le scrupule. »
Dubois s’approcha et posa sa main épaisse à côté de la mienne.
« Alors on fonce. On protège cette entrée. Et vous, vous allez vous promener dans le ventre de la bête avec un nœud coulant autour du cou. »
« Nous allons tous nous y promener », dit Marie en glissant sa main sous mon bras. « C’est le principe d’une alliance, mon cher. On s’y rend ensemble, ou l’on n’y va pas du tout. »
Je ne répondis pas. Je sentais encore la trembler de mes doigts. Et je pensais à la voix d’Émile qui jouait pour la trentième fois dans ma tête, pas l’enregistrement de son meurtre, mais une piste plus ancienne, celle où il me disait, un soir d’atelier, la lampe à huile vacillant sur son visage :
« Étienne, le jour où ils nous forceront à choisir entre nos machines et notre humanité, souviens-toi. Ce n’est pas l’humanité qui se salit les mains. C’est la machine qui les lui lave. »
La cave résonnait d’un silence neuf. Ce silence avait un nom. Il s’appelait l’espérance.
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