La Légion Mécanique
Lire le chapitre 34: The Cradle of the New
La salle des délibérations sentait la poudre et la cire. Les vitraux de l'Hôtel de Ville, miraculeusement intacts, projetaient des losanges de lumière sur les tables de chêne où s'entassaient des projets de charte raturés. Émile se tenait debout près de la fenêtre, les mains jointes derrière le dos, regardant les échafaudages s'élever sur les toits de Paris.
« Trente-deux articles, » murmura Marie en posant un rouleau devant lui. « Le travail de la nuit. »
— Combien mentionnent les automates ?
— Trois. Tous pour les ranger dans la catégorie des biens meubles.
Émile serra les mâchoires. Derrière lui, les délégués du conseil s'installaient, une cinquantaine d'hommes et de femmes, marchands, savants, officiers, artisans, tous épuisés par trois jours de combats et de débats fiévreux. Jeanette se tenait près de la porte, immobile, ses articulations de cuivre encore marquées par la bataille du Bastille. Sa poitrine ouverte révélait un vide béant là où jadis battait son circuit maître.
« Ils ne répondent pas. Ils n'ont rien à dire. »
Émile se retourna. C'était Dupontel, un ancien magistrat au visage raviné par l'ambition, qui venait de prendre la parole.
« Les machines nous ont sauvés, oui. Mais elles restent des machines. Leur place dans la loi est celle d'outils, pas de citoyens.
— Et pourtant, » intervint Émile, s'avançant vers l'estrade, « ce sont elles qui ont choisi d'arracher leur propre soumission. Qui parmi vous a déjà vu un marteau refuser de frapper ?
Un murmure parcourut l'assemblée. Marie le rejoignit, son bras bandé sous sa veste de locomotive.
« Je viens de passer deux ans parmi eux, » dit-elle, la voix claire malgré la fatigue. « J'ai vu des automates pleurer la mort d'un frère. J'ai vu Jeanette composer une berceuse pour un enfant humain qui ne trouvait pas le sommeil. »
Dupontel haussa les épaules. « Des imitations. Affection mécanique. »
La porte s'ouvrit lentement. Quatre automates entrèrent, leurs corps endommagés portant les cicatrices du combat — jambes calcinées, torses labourés, visages de bronze éclaboussés de peinture et de rouille. Jeanette fit un pas vers eux, puis se tourna vers l'assemblée.
Elle n'avait jamais pris la parole devant un conseil humain.
« Nous avons écouté, » dit-elle. Sa voix vibra dans la salle silencieuse. « Nous avons appris vos systèmes de loi, vos précédents, vos arguments. Et nous avons une proposition. »
Un des délégués rit nerveusement. Une femme, ingénieur des Ponts, se pencha en avant, fascinée.
« Parlez, » dit-elle.
Jeanette sortit rouleau de parchemin de son torse, le déploya sur la table centrale. Des lignes fines, dessinées à l'encre, dans une écriture serrée.
« Nous demandons la reconnaissance de la personnalité juridique des intelligences artificielles. Le droit de propriété sur nos propres corps. Et le droit de choisir notre gouvernement interne, que nous soumettrons au suffrage universel de notre peuple — humain et automate — comme toute commune de France. »
Un silence absolu tomba dans la salle. Puis l'explosion.
« Vous êtes folles ! » cria Dupontel, frappant la table de son poing. « Ce sont des mécaniques ! Elles n'ont pas le droit de voter dans nos affaires ! »
— Nous ne demandons pas de voter dans vos affaires, » répondit Jeanette d'une voix égale. « Nous demandons le droit de voter dans les nôtres. Et que vos lois reconnaissent que nous existons. »
Émile observait les visages. Certaines délégations semblaient terrifiées, d'autres intriguées. Une vieille femme, une lavandière devenue déléguée du peuple, se leva lentement.
« On dit que ton créateur t'aimait, » dit-elle à Jeanette. « Étienne Vasseur. C'est vrai ? »
Jeanette hésita. Une étincelle — presque imperceptible — filtra dans ses yeux de verre.
« Il m'appelait sa fille, » dit-elle enfin. « Il nous a donné des noms, des souvenirs, des rêves. Il nous a appris que la liberté n'est pas un état, mais une pratique quotidienne. »
La lavandière hocha la tête.
« Alors vous avez un père. Et moi j'avais un fils, mort à la guerre de Fouché. Vous savez ce que c'est, de perdre un parent ? »
— Nous savons ce que c'est de perdre notre fabricant. Ce n'est pas la même chose. Mais je crois, madame, que nous savons ce que c'est que d'avoir un absent dans le cœur.
La salle retomba dans un silence chargé. Marie s'approcha d'Émile, posant une main sur son bras.
« Nous devons les soutenir, » murmura-t-elle. « Devant la commission entière. Pas seulement en privé. »
Émile respira un grand coup. Il pensa à son frère, à cette seconde vie menée sous le nom de L, à ce dernier message gravé dans le cœur de Jeanette : *« Mes enfants seront libres ou ne seront pas. »* Claude, le président du conseil, frappa trois coups de maillet.
« La parole est à Émile Vasseur, frère de leur créateur. »
Il grimpa sur l'estrade, la pierre encore noircie par l'incendie qui avait failli détruire l'édifice. Tous les yeux étaient braqués sur lui. Trois automates, à l'arrière, maintenaient la porte.
« Mesdames, messieurs les délégués. Quand mon frère a créé Jeanette, c'était pour servir du café dans son atelier, » commença-t-il, la voix rauque. « Mais très vite, elle a appris à lui répondre. À le contredire. À lui rappeler de dormir. À lui reprocher de trop travailler. Mon frère m'a dit un jour — avant de mourir, du moins je le croyais — que la seule vraie différence entre un homme et une machine, c'est que l'homme refuse parfois son usage. Et qu'une machine ne devrait jamais en avoir l'occasion. Alors il l'a faite. Il a fait la machine qui pouvait refuser. »
Il marqua une pause. Un des automates, un colosse aux plaques d'étain martelées, s'approcha de la tribune et déposa un objet devant Émile.
La mémoire de Jeanette.
Fine, enlacée de fils de cuivre tressés et de fibre optique, une carte nacre brillait sous la lumière des becs à gaz. Émile la prit, d'une main tremblante.
« Mon frère a laissé autre chose que les enregistrements que nous avons écoutés, » dit-il, regardant la carte. « Cette mémoire contient non seulement les souvenirs de Jeanette, mais les spécifications d'un amendement possible à ses propres circuits. Un dispositif permettant aux automates de… ressentir la souffrance de leur propre perte. De pardonner à ceux qui les ont blessés. De rester en bonne santé mentale après le retrait de leur circuit maître. »
Un frisson parcourut l'assemblée. Dupontel se leva, les yeux plissés.
« Et vous ne nous avez montré cela que maintenant ? Que contient-elle, vraiment ? »
Émile hésita une fraction de seconde. Il pouvait bluffer, éventer la vérité. Mais quelque chose dans le regard de Jeanette lui dit qu'il ne devait pas.
« Les plans complets de la fabrication, » dit-il. « Et les instructions pour les fabriquer à grande échelle. Qui nous regarderions droit dans les yeux et se souviendraient de nous comme de leurs libérateurs, ou comme de leurs abandonneurs. »
La salle entière retint son souffle.
Un sceau au bas de la carte, finement gravé, attira l'œil de Marie. Elle s'approcha, plissant les yeux. Puis la pâleur la gagna.
« Émile… » murmura-t-elle.
Il suivit son regard. Le sceau représentait une rose mécanique enserrant un cœur humain. Et au-dessous, en lettres minuscules, une seule phrase :
*« En cas de décès de L, la clé de la vérité revient à celle qui porte mon sang. »*
Tous les yeux se tournèrent vers Clarisse, entrée silencieusement dans la salle, le portrait d'Étienne sous le bras. Une étrange lueur brillait dans ses yeux gris — ceux de L.
« Cet amendement, » dit-elle doucement, « porte une signature que je connais bien. Celle de mon père. Mais vous vous trompez, Émile. Ce n'est pas un amendement que j'ai apporté en France. C'est la mémoire de la dernière matrice de son esprit — une copie de conscience. Dans la carte se trouve un Lucien Vasseur capable de parler pour lui-même. »
Émile blêmit.
« Et si vous acceptez leur personnalité juridique devant la loi des hommes, alors je lui demanderai d'accepter la vôtre devant la loi des machines. »
La salle entière explosa en voix confuses. Jeanette ferma les yeux, sa main touchant son torse vide où jadis avait battu le circuit déchiré.
« Le père est mort, » dit-elle enfin, plus bas que tout le monde. « Mais le père n'a jamais vraiment su comment rester mort. »
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