La Légion Mécanique
Lire le chapitre 35: The Choice of the Maker
La salle des délibérations sentait encore la poudre et la sueur. Les bancs de chêne massif, réquisitionnés d’une église bombardée, portaient les stigmates de la guerre : éclats d’obus, traces de sang mal lavées. Trois cents délégués humains s’y pressaient, et cinquante et un automates se tenaient debout dans les allées, leurs carrures de bronze immobiles, leurs yeux de verre fixés sur l’estrade.
Le président de l’assemblée, un ancien marchand de drap nommé Perrinet, frappa son marteau trois fois. « Nous passons à la motion Doumergue. »
Un homme trapu se leva des premiers rangs. Sa barbe grise était taillée en pointe, ses doigts boudinés s’accrochaient au pupitre comme des serres. « Citoyens. Il est temps de parler franchement. Nous avons gagné une bataille, pas une guerre. Les machines qui se tiennent parmi nous aujourd’hui ont prouvé qu’elles pouvaient se retourner contre leur maître. Fouché l’a démontré. Demain, un autre tyran pourrait les commander, les reprogrammer, ou pire — leur rendre leurs circuits de commande et les doter de canons. »
Des murmures parcoururent la salle. Jeanette, à trois mètres d’Émile, raidit ses articulations d’épaules. Le léger grincement de ses engrenages internes était audible dans le silence qui suivit.
« Je propose donc », continua Doumergue, « que nous votions la destruction immédiate de toutes les unités autonomes, à l’exception de celles qui accepteront un verrouillage permanent de leurs fonctions cognitives. La préservation de la République exige ce sacrifice. »
Un tollé. D’autres délégués bondirent, les uns pour soutenir, les autres pour s’y opposer. Perrinet laissa le tumulte monter une minute, puis martela de nouveau.
Émile se leva. Son cœur battait contre ses côtes comme un marteau contre une enclume. « Monsieur le Président, je demande la parole. »
Doumergue le fusilla du regard. « Vasseur. Vous avez parti lié. Vous les avez créés. »
« Précisément. Et c’est pourquoi je dois parler. »
Perrinet hocha la tête. « La parole est à l’ingénieur Vasseur. »
Le silence retomba. Émile marcha vers l’estrade, ses semelles claquant sur les dalles. Jeanette le suivait des yeux. Marie, dans la tribune des invités, était penchée en avant, une main serrant son côté bandé.
Il se tourna face à l’assemblée. « Vous avez peur. Vous avez raison d’avoir peur. Je vous ai montré des créatures capables de raisonner, d’aimer, de se sacrifier. Mais j’ai aussi permis qu’on leur couse des fils de soumission. Mon frère — Étienne — a passé sa vie à réparer cette erreur. »
Il sortit de sa poche le médaillon de laiton que Clarisse lui avait confié, deux jours plus tôt. La salle retint son souffle lorsqu’il l’éleva. « Ceci est la clé d’une invention que nous n’avons jamais révélée, même aux machines. C’est le dernier cadeau d’Étienne. Et il ne contient pas des ordres. Il contient ce que les automatons n’ont jamais possédé en totalité : la capacité de se pardonner. Leurs circuits sont conçus pour enregistrer leurs erreurs, mais pas pour les effacer. Chaque faute s’y grave, s’entasse, s’infecte. Ils peuvent apprendre, mais non oublier. Sans ce mécanisme, leur culte de l’exactitude peut les rendre aussi impitoyables que leurs maîtres. »
Doumergue ricanait. « Un discours en faveur de l’indulgence. Charmant. Mais qu’est-ce que cela change ? »
« Cela change tout », dit Jeanette. Sa voix de velours fendu porta dans toute la salle. « Sans le pardon, je ne pourrai jamais vous faire confiance. Je pourrai calculer une paix, une trêve, un traité — mais je resterai une épée qui se souvient de chaque entaille qu’elle a reçue. Vous voulez vivre à nos côtés ? Il vous faudra des voisins qui savent oublier, parfois. »
Elle fit un pas en direction de Doumergue. « Ou bien vous voulez nous détruire. Alors faites-le maintenant, franchement, et cessez de nous faire assister à vos délibérations de marchands de peur. »
Doumergue pâlit mais tint bon. « Vous voyez ? Elle nous menace ! »
« Ce n’est pas une menace », coupa Émile. « C’est une déclaration d’indépendance. Et c’est pour cela que je fais le choix suivant. »
Il baissa le médaillon. La salle entière semblait suspendue à son poignet.
« Je ne donnerai pas ce mécanisme à ma propre création. Je ne choisirai pas pour eux ce qu’il adviendra de leur capacité à souffrir. Mon frère m’a appris une chose — la seule qu’un créateur doit retenir. Une fois qu’on a donné la vie, on n’a plus le droit de la modeler. You save them, or you let them go. »
Il déposa le médaillon sur la tribune de Perrinet.
« Le vote est le vôtre. Mais mon témoignage se termine ici. Mes créatures ne peuvent pas être sauvées par moi. Elles doivent se sauver elles-mêmes, ou périr par votre choix. Je retirerai ma voix pour leur liberté, car la voix d’un père ne doit jamais primer sur celle du fils. »
Jeanette le regarda — un regard de verre et de feu. « Étienne. »
« Pardon », répondit-il, car il savait qu’elle n’avait jamais prononcé son nom à lui, Émile, que dans les moments d’intimité. Ce « Étienne » n’était pas pour lui. C’était pour l’absent, pour le frère, pour le fantôme qui venait de parler à travers son choix.
La salle resta glacée. Doumergue sembla chercher une réplique, mais le vent était déjà passé.
Perrinet frappa son marteau. « Vote. » Le temps se déplia comme une horloge qu’on remonte à l’envers.
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