LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 15: La nuit de l'eau
L'orage commença vers trois heures du matin.
Eleanor se réveilla parce que Gabriel criait son prénom depuis la rue.
Pas au téléphone.
Sous sa fenêtre.
Elle descendit pieds nus et ouvrit la porte de l'immeuble.
Gabriel était trempé.
— La librairie.
L'eau passait sous la porte du fond.
Une évacuation de cour bouchée avait transformé la pluie en petite inondation. Quelques centimètres seulement. Pour des livres, quelques centimètres suffisaient.
Eleanor alluma les lumières.
— Non.
Trois étagères basses prenaient déjà l'eau.
Ils agirent sans parler.
Gabriel souleva des cartons. Eleanor vida les rayons inférieurs. Ils utilisèrent des serviettes, des seaux, une serpillière, des bacs en plastique descendus de l'appartement et deux plaques de four.
À quatre heures, Hélène arriva en bottes.
À quatre heures vingt, Samir apporta un aspirateur à eau emprunté à un voisin.
À cinq heures, Claire apparut avec des bâches et deux ventilateurs de chantier.
Eleanor resta un instant au milieu de la librairie, les jambes mouillées jusqu'aux genoux, et regarda toutes ces personnes sauver les livres de Madeleine.
Quelque chose se fendit en elle.
À l'aube, la pluie diminua.
Cent soixante-douze livres étaient perdus.
Cela aurait pu être deux mille.
Les autres rentrèrent dormir.
Eleanor et Gabriel restèrent assis sur les marches.
La boutique semblait blessée. Des piles couvraient les tables. Les ventilateurs rugissaient. Une odeur de carton humide montait du fond.
— Assurance, dit Gabriel.
— Oui.
— On photographie tout.
— Oui.
— Le festival peut encore avoir lieu.
Eleanor acquiesça.
Puis elle se mit à pleurer.
Elle détestait pleurer devant quelqu'un. Le visage incontrôlable. La voix cassée. L'obligation implicite de recevoir du réconfort.
Après Thomas, elle avait pleuré sous la douche, dans un taxi, une fois devant des légumes surgelés. Presque jamais en présence d'un autre être humain.
Gabriel ne dit rien.
Il passa un bras autour d'elle.
Cela aggrava tout.
— J'ai cru que j'allais la perdre, réussit-elle à dire.
— Je sais.
— Je croyais que j'allais regarder le magasin se détruire sans pouvoir faire quoi que ce soit.
— Vous avez fait quelque chose.
— Il peut encore fermer.
— Oui.
Eleanor rit à travers ses larmes.
— Vous êtes vraiment nul pour consoler.
— Vous détestez les fausses assurances.
— Pas toujours. Parfois je veux d'excellents mensonges.
Gabriel posa sa joue contre ses cheveux.
— Très bien. La librairie vivra éternellement. Tous les tuyaux de Paris ont prêté serment. Aucun livre ne sera plus jamais humide.
— Mieux.
— Vous deviendrez riche en vendant de la poésie.
— Là, c'est trop.
Il sourit.
À sept heures, quelqu'un frappa contre la vitrine.
Une femme tenait quatre cafés.
Derrière elle se trouvait Monsieur Delmas avec des croissants. Puis Nora arriva avec des serviettes. Puis deux étudiants des soirées. Puis un père du dimanche enfants.
Quelqu'un avait raconté l'inondation sur Instagram.
À huit heures, ils étaient quinze.
À neuf heures, trente.
Des gens achetèrent les livres gondolés au prix normal après qu'Eleanor eut placé une pancarte : NE SAUVEZ PAS LA LIBRAIRIE EN ACHETANT DES LIVRES MOUILLÉS.
Personne ne l'écouta.
Une étudiante acheta un Jane Eyre déformé.
— Maintenant, il a une météo, dit-elle.
Gabriel dessina une nouvelle pancarte : UN PEU HUMIDES. TRÈS LITTÉRAIRES.
À midi, les ventes dépassaient celles d'un samedi normal.
Eleanor encaissait lorsqu'elle croisa le regard de Gabriel.
Il articula sans son :
Communauté.
Eleanor sourit.
Pour une fois, elle ne discuta pas.
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