LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 17: Deadline
L'amour n'améliora pas la deadline de Gabriel.
Son éditeur attendait les planches finales avant la fin du mois de mai. Entre l'inondation, le festival et les événements, il avait perdu une semaine de travail.
Au début, Eleanor comprit.
Elle lui apporta à manger. Filtra les demandes. Interdit aux visiteurs de monter. Annula deux réunions inutiles. Lorsqu'il demanda trois jours sans interruption, elle les lui donna.
Trois jours devinrent cinq.
Il oublia un dîner. Puis un second. Il répondit à certains messages six heures plus tard. Un soir à vingt-trois heures, Eleanor monta et le trouva devant sa table, éclairé seulement par sa lampe de bureau.
— Vous avez mangé ?
— Oui.
Le sandwich laissé à dix-neuf heures était intact.
— Mensonge.
Gabriel continua de tracer une ligne.
— J'ai oublié.
— Vous avez aussi oublié l'appel avec Inès.
— Je me suis excusé.
— Et l'imprimeur attendait le fichier avant dix-sept heures.
— Il l'a reçu.
— À vingt-deux heures trente.
Gabriel posa son crayon.
— Qu'est-ce que vous voulez, Eleanor ?
Le ton la glaça.
Poli.
Claire avait dit : il devenait poli.
— Que vous me regardiez.
Il le fit.
Son visage était fermé de fatigue.
— J'ai neuf jours. Je suis en retard. J'ai besoin de travailler.
— Je sais.
— Alors pourquoi maintenant ?
— Parce que vous disparaissez.
— Je suis à l'étage.
— Vous savez très bien ce que je veux dire.
Il se leva et marcha vers la fenêtre.
— Je ne peux pas jouer la disponibilité émotionnelle permanente parce qu'on a dit qu'on s'aimait.
Eleanor reçut la phrase comme une gifle.
— Je n'ai jamais demandé ça.
— Vous êtes ici à onze heures pour vérifier si j'ai mangé.
— Parce que vous m'avez menti.
— Je suis adulte.
— Alors comportez-vous comme tel.
Silence.
Mauvaise phrase.
Elle le sut aussitôt.
Gabriel se referma.
— Rentrez chez vous, dit-il.
— Gabriel…
— S'il vous plaît.
Poli encore.
Elle partit.
Le lendemain, ils ne parlèrent que de la librairie.
Le jour suivant, Eleanor fut en colère.
Le troisième, elle reconnut le mécanisme : travail comme refuge, silence comme punition involontaire, chacun attendant que l'autre fasse le premier pas vulnérable.
Elle monta à dix-huit heures.
Gabriel ouvrit immédiatement.
— Je ne suis pas venue contrôler votre dîner.
— Bien.
— Je suis venue parce que notre règle trois disait pas de disparition. Moi comprise.
Il attendit.
— J'ai transformé l'attention en surveillance. Vous m'aviez dit que vous aviez besoin de temps et je me suis mise à gérer votre sommeil, vos repas, votre planning. Je suis désolée.
Gabriel baissa les épaules.
— Mais vous avez fait exactement ce que Claire avait décrit. Vous êtes devenu poli jusqu'à ce que le problème meure de faim.
Il regarda ailleurs.
— Je sais.
— Je n'ai pas besoin de vous avoir disponible tout le temps. J'ai besoin que vous me disiez quand vous êtes dépassé au lieu de me laisser deviner si je suis devenue une charge.
Gabriel passa une main sur son visage.
— Je suis dépassé.
— Bon début.
— Je déteste le livre.
Eleanor cligna des yeux.
— Quoi ?
— Je déteste tout. J'ai avancé les oranges. Supprimé Dijon. Repris le milieu. C'est meilleur et je le déteste davantage.
— Les deux peuvent coexister.
— Je sais.
Il s'assit.
— Le précédent album a bien marché. Tout le monde dit que celui-ci doit être plus « mature ». Mon éditeur utilise ce mot comme si ça voulait dire triste mais vendable. Je ne vois plus rien.
Eleanor s'assit à côté de lui.
— Vous voulez que je lise ?
Il la regarda.
— Comme éditrice ?
— Seulement si vous le demandez.
Il resta silencieux longtemps.
— Oui.
Cette fois, ils définissent les règles avant.
Gabriel termina une séquence complète. Eleanor lut une première fois comme lectrice. Une deuxième comme éditrice. Elle n'écrivit que des questions.
Le livre était très beau.
La fin ne fonctionnait pas.
Jeanne arrivait à Marseille, dispersait les cendres de sa mère, puis reprenait le train pour Paris. L'action était terminée. Pas le mouvement intérieur.
Sur la dernière page, Eleanor écrivit :
Qu'est-ce qui a changé assez profondément pour modifier son prochain geste ?
Gabriel fixa la question.
Puis arracha les six dernières pages.
— Théâtral, dit Eleanor.
— Auteur de bande dessinée.
Il termina deux jours avant la deadline.
Dans la nouvelle fin, Jeanne restait à Marseille une semaine et appelait sa sœur avec qui elle ne parlait plus depuis trois ans.
Pas réconciliées.
Mais en mouvement.
Après avoir envoyé les fichiers, Gabriel descendit à seize heures et s'allongea sur le parquet de la librairie.
Les clients le contournèrent.
Eleanor s'assit près de lui.
— Vivant ?
— Non.
— Disponible émotionnellement ?
Il ouvrit un œil.
— Faiblement mais sincèrement.
Eleanor sourit.
Cela suffisait.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.