LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 18: Samedi
Paris entre les pages ouvrit un samedi matin sous un ciel parfaitement bleu.
Eleanor y vit immédiatement une menace.
À huit heures, les bénévoles déplaçaient des chaises. Les éditeurs indépendants montaient leurs tables. Claire dirigeait l'installation des panneaux avec une efficacité qui réduisait les adultes autour d'elle à des exécutants dociles. Hélène faisait rouler des caisses vers son bar. Des enfants arrivèrent avant l'heure.
Eleanor tenait un classeur.
Gabriel la regarda.
— Vous vibrez.
— Je coordonne.
— Vous vibrez avec méthode.
— La librairie espagnole manque de deux tables.
— Je leur ai donné les nôtres.
— Donc nous manquons de deux tables.
— Exact.
Eleanor le fixa.
Il embrassa son front et partit avant la réponse.
À dix heures, tout était plein.
Un atelier de traduction déborda dans la cour. Nora lut devant soixante personnes chez Hélène. Inès montra à des enfants comment fabriquer des livres accordéon. Samir anima un débat sur le dessin politique qui se transforma en dispute entre un ancien diplomate et deux lycéens.
Une balade littéraire partit sur les traces d'écrivains anglophones et francophones du quartier.
La caisse ne s'arrêta pas.
À midi, Eleanor avait déjà dépassé le chiffre d'un excellent samedi.
À quinze heures, le terminal de carte planta.
À quinze heures dix, il repartit.
À seize heures, un intervenant annula.
Claire le remplaça dans une table ronde sur l'architecture des lieux culturels et fut meilleure que lui.
À dix-huit heures, une pluie brève tomba d'un ciel encore bleu.
À vingt heures, la soirée commença chez Hélène.
Eleanor resta au fond pendant que Gabriel parlait avec Nora de mémoire, d'image et de langage.
— Un dessin n'illustre pas une phrase, dit Gabriel. Il produit une seconde phrase qui ne peut pas être dite avec des mots. Le lecteur habite entre les deux.
Eleanor le regarda.
L'amour n'était pas devenu moins inquiétant depuis qu'ils l'avaient nommé.
À vingt-deux heures trente, le dernier événement fut déplacé sur le trottoir. La mairie autorisait le son jusqu'à vingt-trois heures. Des voisins se penchèrent aux fenêtres. Des gens s'assirent sur les marches, les chaises, le bord du trottoir.
On projeta des dessins sur la façade.
L'ancien dessin d'Eleanor en impératrice britannique apparut sur trois étages.
Le public applaudit.
— Je vais vous tuer, dit-elle.
— Patrimoine documentaire.
À vingt-trois heures, on coupa le micro.
Personne ne partit.
Les conversations continuèrent. Les achats aussi. Des inconnus se présentaient entre eux. Des lecteurs échangeaient des titres. Des étudiants buvaient du vin assis devant le rayon voyage.
Le festival était devenu exactement ce que Gabriel avait décrit le premier soir : une raison de venir quelque part.
À minuit, Eleanor ferma enfin la caisse.
Le chiffre dépassait ce que la librairie réalisait autrefois en plusieurs semaines.
Elle s'assit sur les marches.
Gabriel trouva l'écran ouvert.
— Alors ?
Elle lui montra.
— Ah.
— Votre analyse financière.
— Pas mal, impératrice.
Eleanor se mit à rire.
Puis à pleurer.
Gabriel leva les yeux au ciel.
— Vous devenez française. Trop d'émotion publique.
Elle lui donna un coup de classeur.
Il le prit et la releva.
Autour d'eux, les bénévoles rangeaient. Hélène chantait faux. Samir dormait sur une chaise. Claire avait décrété qu'aucune structure ne serait démontée avant le lendemain.
Gabriel posa les mains sur le visage d'Eleanor.
— Vous avez fait ça.
— Nous avons fait ça.
Il regarda autour de lui.
— Oui.
Le mot contenait tout le monde.
Eleanor se tourna vers la rue encore pleine.
— Demain, on recommence.
Gabriel gémit.
— Capitalisme.
— Communauté.
— Ne gâchez pas le moment.
Elle l'embrassa quand même.
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