LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 3: Un plan sur une nappe en papier
La lettre du propriétaire arriva le mardi suivant.
Le loyer augmenterait en juin.
L'augmentation était légale, prévue, presque raisonnable.
Elle suffisait à tuer la librairie.
Eleanor refit les comptes trois fois dans le petit bureau. Les ventes des deux premières semaines avaient progressé, mais pas assez. Madeleine avait compensé les pertes avec ses économies. Il n'y avait plus d'économies à compenser.
Gabriel descendit vers dix-huit heures pour protester contre une soirée de poésie qu'Eleanor venait d'annoncer.
— Il y a des percussions ?
— Une seule.
— Une percussion n'est pas une unité rassurante.
Elle lui tendit la lettre.
Il lut.
— Ah.
— Analyse financière brillante.
— En français, c'est plus sombre.
— J'ai peut-être trois mois.
Gabriel relut le document.
— Alors il faut faire venir des gens.
— C'était mon projet révolutionnaire.
— Pas seulement pour acheter un livre. Pour avoir une raison d'être ici.
Eleanor s'arrêta.
Gabriel posa la lettre.
— On peut commander n'importe quel titre en ligne. Souvent moins cher. La librairie doit vendre ce qu'Internet ne peut pas expédier.
— Du lien social ?
— Je déteste cette expression.
— Évidemment.
— Mais quelque chose comme ça.
Il prit son manteau.
— Venez.
— Où ?
— Construire le capitalisme local.
Ils finirent dans un bar à vin près de la place Monge. La patronne, Hélène, connaissait Gabriel depuis des années et avait connu Madeleine. Elle leur donna une table près de la fenêtre, deux verres de gamay et une nappe en papier sur laquelle Gabriel commença à dessiner.
Eleanor sortit les comptes.
— Vous avez vraiment apporté un classeur ?
— Oui.
— Je regrette déjà.
Ils listèrent les publics possibles : étudiants, anglophones installés à Paris, touristes, lecteurs français de VO, parents bilingues, amateurs de traduction, lecteurs de BD.
Puis les idées.
Lectures en deux langues. Club de traduction. Soirées BD. Atelier pour enfants. Abonnement mensuel. Rencontre « livre + vin » chez Hélène. Mur de recommandations. Balades littéraires. Petites maisons d'édition invitées.
Gabriel dessina une petite façade bleue entourée de gens.
— Une exposition d'originaux, dit-il. Pas seulement les miens. Je peux appeler des gens.
— Vous le feriez ?
— J'habite au-dessus. Je préfère une librairie à une boutique de montres.
— Sens civique bouleversant.
— Et Madeleine me devait cinquante euros au poker.
— Elle jouait au poker avec vous ?
— Mal. Mais elle trichait bien.
Eleanor rit.
Hélène leur apporta du pain et du fromage sans qu'ils aient commandé.
— Pour sauver les librairies, dit-elle.
— Vous voyez ? dit Eleanor à Gabriel. Du lien social.
— Ne gâchez pas tout.
La conversation glissa vers eux sans prévenir.
— Pourquoi vous avez quitté Londres ? demanda Gabriel.
— Parce que ma tante est morte.
— Ce n'est pas toute la réponse.
Eleanor prit une gorgée de vin.
— Mon compagnon est parti avec une collègue.
Gabriel ne fit pas la grimace compatissante qu'elle redoutait.
— Depuis combien de temps ?
— Six mois.
— Longue relation ?
— Huit ans.
— Ah.
— Encore votre analyse experte ?
— Cette fois, émotionnelle.
Elle sourit malgré elle.
— Le plus humiliant, dit-elle, c'était de comprendre qu'il avait déjà des projets dont je ne faisais plus partie. Comme si j'avais continué à relire un contrat qu'il avait résilié en secret.
Gabriel plia un coin de la nappe.
— On se sent idiot d'avoir cru à une information qui était vraie quand on l'a reçue.
Eleanor leva les yeux.
— Vous avez été marié ?
— Oui.
— Madeleine me l'avait caché.
— Elle respectait parfois la vie privée. Très rarement.
— Et ?
— Quatre ans. Elle s'appelle Claire. Architecte. On s'est séparés il y a trois ans.
— Pourquoi ?
Gabriel regarda son verre.
— Je travaillais tout le temps. Et quand je ne travaillais pas, je pensais au travail. Je croyais que l'absence de conflit signifiait que ça allait.
— Ça n'allait pas.
— Non.
Aucune tentative de se défendre. Eleanor apprécia cela.
Elle regarda leur nappe devenue illisible : flèches, chiffres, noms, petits dessins, calendrier.
— Il faut un nom, dit-elle.
— À quoi ?
— Au programme. Aux événements. Une identité.
Gabriel soupira.
— Vous transformez déjà tout en marque.
— Les marques permettent aux gens de se souvenir.
— « Les Passages » suffit.
Eleanor réfléchit.
Passage entre deux langues. Entre lecteurs et artistes. Entre ce que la librairie avait été sous Madeleine et ce qu'elle pouvait devenir.
— D'accord. Les Passages.
Gabriel leva son verre.
— À la survie des lieux inutiles mais indispensables.
Eleanor trinqua.
— Voilà qui est très français.
— Et vous êtes très anglaise de vouloir un budget.
Ils sortirent à minuit.
Sous la pluie, en remontant vers la librairie, ils continuèrent à se disputer sur l'ouverture du dimanche.
Ni l'un ni l'autre ne remarqua qu'ils marchaient désormais au même rythme.