LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 20: La libraire
Aïcha Diop arriva avec dix minutes d'avance à son entretien et corrigea Eleanor au bout de vingt.
Eleanor l'engagea le jour même.
Aïcha avait vingt-sept ans, terminait un master de littérature comparée à Paris 8 et avait travaillé dans deux librairies et un café. Elle parlait français, anglais, wolof et suffisamment espagnol pour gérer les commandes de touristes paniqués.
Elle savait réparer un terminal de carte.
Pour Eleanor, ce fut presque décisif.
Au troisième jour, Eleanor déplaça une carte de recommandation sur la table d'entrée.
Aïcha la regarda.
— Pourquoi ?
— Les gens regardent naturellement à gauche en entrant.
— Toujours ?
— Souvent.
— Hier vous m'avez dit que la table devait surprendre.
— Oui.
— Alors pourquoi optimiser la surprise ?
Eleanor ouvrit la bouche.
La referma.
Un éclat de rire retentit au plafond.
— Vous lui avez parlé ? demanda Eleanor.
Aïcha sourit.
— Il m'a prévenue que vous éditiez aussi les meubles.
En quelques semaines, Aïcha prit en charge les ateliers enfants, une partie des commandes, les relances fournisseurs et les réseaux sociaux. Elle lança une soirée mensuelle appelée Intraduisibles, où chacun apportait un mot impossible à traduire correctement.
La première édition afficha complet.
La deuxième aussi.
Eleanor découvrit le plaisir inconfortable de ne plus être indispensable.
Un samedi de juillet, Aïcha lui ordonna de partir.
— Vous êtes venue neuf jours de suite.
— Je suis propriétaire.
— Ce n'est pas une pathologie reconnue.
— Gabriel vous paie ?
— En croissants pour signaler les symptômes.
Eleanor prit l'après-midi.
Elle marcha seule le long de la Seine. Visita une exposition. Acheta un roman dans une autre librairie sans analyser sa vitrine. Lut deux heures aux Tuileries.
Elle eut l'impression de commettre une faute professionnelle.
Quand elle revint, la boutique n'avait pas brûlé.
Le chiffre était bon.
Aïcha avait changé la table d'entrée.
Eleanor ne toucha à rien.
Le soir, Gabriel descendit.
— Alors, la liberté ?
— Perturbante.
— Excellent.
— Elle a déplacé ma sélection.
— C'est mieux.
Eleanor le fixa.
— Prudence.
Il embrassa son front.
L'été s'installa.
Le Quartier latin se remplit de touristes. Les habitants se plaignirent des touristes puis louèrent leurs appartements. Deux ventilateurs furent installés dans la librairie et déclenchèrent un débat sur la climatisation qui ne fut jamais résolu.
Gabriel préparait Lyon. Eleanor développait les abonnements de livres. Hélène ferma quinze jours en août et partit en Bretagne après avoir laissé six pages de consignes que personne ne respecta.
Un soir, Eleanor trouva le vieux tablier de Madeleine dans un tiroir.
Dans la poche : trois euros, un crayon et un numéro de téléphone devenu illisible.
Elle l'enfila.
Aïcha leva les yeux.
— Ça vous va.
— Je crois que je suis libraire maintenant.
Gabriel entra au même instant.
Il s'arrêta.
— Enfin.
Eleanor pointa le crayon vers lui.
— Pas d'émotion.
— Jamais.
Mais son regard brillait.
Eleanor observa la boutique.
Les étiquettes de Madeleine étaient encore là. Le parquet réparé restait visible. Les affiches du festival occupaient un mur. La vitrine avait été faite par Aïcha. Le mur de recommandations était couvert de cartes en français, anglais, arabe, espagnol, japonais et dans plusieurs langues qu'Eleanor ne reconnaissait pas.
Elle comprit enfin quelque chose qu'elle avait parfois oublié comme éditrice et comme amoureuse.
Prendre soin n'était pas contrôler.
Un lieu pouvait devenir plus lui-même en cessant d'appartenir entièrement à une seule personne.
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