LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 22: Noël à Tours
Le premier Noël d'Eleanor en France fut humide, bruyant et beaucoup moins cinématographique qu'elle ne l'avait imaginé.
La semaine précédant le vingt-quatre décembre fut la plus forte de l'année pour la librairie.
Les touristes cherchaient des cadeaux légers à transporter. Les parents bilingues commandaient des albums. Les clients français achetaient des éditions originales anglaises « pour quelqu'un qui lit vraiment bien », formule qui pouvait désigner n'importe qui entre douze et quatre-vingt ans.
Eleanor commanda trop de stock.
Aïcha lui retira le catalogue des mains.
— C'est de la panique saisonnière.
— Nous avons vendu les six exemplaires de ce titre.
— Très bien. C'est le but.
— Nous aurions pu en vendre neuf.
— Et si vous en commandez neuf aujourd'hui, ils arriveront quand tout le monde sera chez ses parents.
Gabriel, qui emballait des cadeaux au bout du comptoir, intervint :
— Elle a raison.
— Personne ne vous a invité dans cette conversation.
— Je suis une victime collatérale du stock.
Ils fermèrent à dix-huit heures le vingt-quatre.
Le lendemain, Gabriel emmena Eleanor à Tours chez ses parents.
Elle était plus nerveuse que pour un rendez-vous avec un comité éditorial.
— Ils savent que nous sommes ensemble, dit Gabriel dans le train.
— Savoir n'est pas observer.
— Ma mère a vu des photos.
— Une photo ne permet pas de manger incorrectement une volaille devant elle.
— Comment mange-t-on incorrectement une volaille ?
— Je l'ignore. C'est précisément le danger.
Gabriel sourit.
— Vous avez négocié avec des auteurs célèbres.
— Les auteurs voulaient quelque chose de moi. Votre mère n'a aucun intérêt commercial à m'approuver.
— Elle veut que je sois heureux.
Eleanor le regarda.
— C'est agaçant de douceur.
— Elle est quand même terrifiante. Vous pouvez continuer à paniquer.
Les parents de Gabriel vivaient dans une maison simple en périphérie de Tours.
Bernard Morel, ancien garagiste, avait encore les épaules d'un homme qui avait soulevé des moteurs toute sa vie. Sylvie, la mère de Gabriel, embrassa Eleanor, prit son manteau et demanda immédiatement :
— Il mange correctement à Paris ?
— Non, répondit Eleanor.
— Trahison, dit Gabriel.
— Bien, dit Sylvie. Quelqu'un doit lui rappeler qu'un café n'est pas un repas.
— Je ne le surveille pas, protesta Eleanor en français. Je critique seulement.
Sylvie éclata de rire.
Le dîner se détendit après cela.
Bernard sortit une collection presque complète des livres de son fils, traductions comprises. Il ouvrit une édition polonaise au hasard et montra une case.
— Je ne comprends rien, dit-il, mais ce frein est faux.
Gabriel gémit.
— C'est une voiture inventée.
— La mécanique ne l'est pas.
Eleanor rit jusqu'aux larmes.
Après le dessert, Sylvie sortit les photos d'enfance.
Gabriel à six ans, furieux dans une chemise trop blanche. À douze ans, à côté d'un vélo démonté. À dix-neuf ans, cheveux aux épaules, expression d'étudiant prêt à refaire le monde mais incapable de payer son loyer.
— Je veux des copies, dit Eleanor.
— Non, dit Gabriel.
— Je vous en enverrai, dit Sylvie.
Dans l'ancienne chambre de Gabriel, plus tard, Eleanor découvrit des dessins d'enfant collés à l'intérieur d'un placard. Vaisseaux spatiaux. Monstres. Footballeurs. Et un dessin très précis du garage de Bernard.
— Vous étiez déjà bon.
— J'avais neuf ans.
— Ça n'annule pas le compliment.
Elle effleura une feuille.
— Quoi ? demanda Gabriel.
— J'aime voir la preuve que vous avez existé avant moi.
Il resta silencieux.
Puis embrassa sa nuque.
— Vous aussi, vous existiez.
— Toute photographie de mon adolescence sera détruite.
— Je contacterai Priya.
— Elle est corruptible. C'est une menace sérieuse.
De retour à Paris, ils firent l'inventaire annuel avec Aïcha.
Derrière un rayon, celle-ci trouva une boîte de photos anciennes.
Madeleine devant la devanture fraîchement repeinte en 1997. Madeleine pendant une lecture. Madeleine endormie dans un fauteuil, un livre sur le visage. Clients disparus. Clients toujours présents, vingt ans plus jeunes.
Et Eleanor, seize ans, assise par terre près du comptoir, plongée dans un roman.
Elle avait totalement oublié la photographie.
Gabriel regarda par-dessus son épaule.
— Coiffure difficile.
— J'avais seize ans.
— Aucune excuse juridique.
Au dos, Madeleine avait écrit :
Eleanor affirme qu'elle ne vivra jamais à Paris. On verra.
Eleanor ferma les yeux.
— Insupportable jusqu'au bout.
— Souvent juste.
— N'encouragez pas les morts.
Ils accrochèrent la photo derrière la caisse.
Pas comme un mémorial.
Comme une pièce du stock invisible de la librairie.
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