LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 23: Le livre de Gabriel
Le nouvel album de Gabriel parut le premier jeudi de février.
Eleanor en avait vu presque toutes les étapes, sauf l'objet terminé.
Son éditeur expédia les cartons directement à la librairie et demanda à Aïcha de les cacher jusqu'au retour de Gabriel de Lyon.
Le complot tint trente minutes.
— C'est mon stock, dit Eleanor.
— Non, c'est le stock de son éditeur jusqu'à réception, répondit Aïcha.
— J'ai un cutter.
— J'ai caché la boîte.
— Vous êtes renvoyée.
— Vous avez besoin de moi samedi.
— Réembauchée.
À midi, Gabriel entra avec sa valise.
— Vous avez attendu ?
— Sous contrainte.
Aïcha sortit le carton de dessous la table jeunesse.
Gabriel coupa le ruban adhésif.
Le livre s'intitulait Les distances nécessaires.
La couverture montrait une vitre de train au crépuscule, des champs sombres et une ligne orange à l'horizon.
Eleanor prit un exemplaire.
Un livre terminé était toujours plus lourd que les épreuves, comme si la publication ajoutait du poids au papier.
Elle feuilleta lentement.
Les oranges étaient page six.
— Bien, dit-elle.
Gabriel la regarda.
— Seulement bien ?
— Je protège votre humilité.
Elle arriva à la dédicace.
Pour E., qui pose la question après la question évidente.
Sa vue se brouilla.
— Non.
— Quoi ?
— Vous me faites pleurer dans ma propre librairie.
— Encore. Ça devient une tradition.
Aïcha lui tendit un mouchoir sans commentaire.
Le lancement du soir fut complet depuis trois semaines.
Bernard et Sylvie vinrent de Tours. Claire arriva avec sa compagne, Maud. Hélène, Samir, Inès, Nora occupèrent les premiers rangs. Priya prit l'Eurostar sans prévenir Eleanor et apparut à dix-huit heures trente avec un sac rempli de biscuits britanniques et, affirma-t-elle, plusieurs photos compromettantes.
Pendant la rencontre, l'intervieweuse demanda à Gabriel quand il avait compris que le livre avait trouvé sa forme définitive.
Gabriel regarda Eleanor.
Elle secoua la tête.
Le public rit.
— Il y avait une scène, dit-il, où Jeanne se souvenait de sa mère en train de peler des oranges. Je l'avais placée tard parce que j'avais peur qu'elle soit trop émotive. Quelqu'un m'a dit qu'elle devait être au début.
— Quelqu'un ?
— Une intruse.
Le public rit de nouveau.
— Une éditrice ?
— Pire. Une éditrice à qui je n'avais rien demandé.
Eleanor cacha son visage dans sa main.
Gabriel poursuivit :
— Elle avait raison sur la page et tort sur la manière. Plus tard, je lui ai demandé de lire. Cette différence est devenue importante pour le livre.
La salle se calma.
— On parle souvent de l'édition comme d'une correction. Mais la meilleure question qu'elle m'a posée était : « Qu'est-ce qui a changé ? » J'avais écrit un voyage où le personnage arrivait à Marseille mais restait exactement au même endroit intérieurement. J'ai dû changer la fin.
Priya serra le bras d'Eleanor.
— Tu as fait ça.
— C'est lui qui l'a fait.
— Tu sais ce que je veux dire.
Oui.
Mais la distinction comptait.
Après la rencontre, Gabriel signa pendant près de deux heures.
La librairie vendit tous les exemplaires disponibles et prit des commandes pour le réassort.
Quand tout le monde fut parti, Eleanor le trouva assis sur les marches, un livre ouvert sur les genoux.
— Heureux ?
Il réfléchit.
— Fier. Soulagé. Vide. Un peu triste.
— Jour de publication.
— Vous connaissez.
Elle s'assit à côté de lui.
— Un livre part deux fois, dit Eleanor. Quand l'auteur le termine. Puis quand les lecteurs commencent à lui expliquer ce qu'il raconte.
— Horrible.
— Magnifique.
— Les éditeurs sont des prédateurs.
— Les libraires pire. Ils font payer.
Gabriel posa sa tête sur son épaule.
— Merci.
— Pour quoi ?
— D'avoir lu quand je l'ai demandé.
Eleanor posa sa joue contre ses cheveux.
— Merci d'avoir demandé.
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