LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 24: Neuf ans
Le propriétaire demanda un rendez-vous à la fin de février.
Eleanor imagina immédiatement le pire.
Monsieur Arnaud possédait le local commercial et plusieurs appartements de l'immeuble via une société familiale. Soixante-huit ans, costume sombre, diction mesurée, il avait l'habitude déstabilisante de lire chaque document avant de prononcer une opinion.
Gabriel proposa d'assister à la réunion.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je sais négocier un bail.
— Je sais.
— Alors pourquoi proposer ?
— Parce que soutenir n'est apparemment pas contrôler. J'ai pris des notes.
Elle l'embrassa et le renvoya à l'étage.
Monsieur Arnaud arriva à dix heures précises.
Il regarda la boutique avant de s'asseoir dans le bureau.
— Il y a du monde maintenant.
— Davantage, répondit Eleanor en français.
Elle ne fuyait plus vers l'anglais dès qu'une phrase devenait compliquée.
— Ma fille est venue au festival. Elle a acheté neuf livres. Je vous en tiens responsable.
Eleanor sourit prudemment.
Il ouvrit son dossier.
Le bail actuel comportait encore deux années, mais plusieurs arrangements informels conclus avec Madeleine rendaient la prochaine échéance complexe. Monsieur Arnaud proposait de repartir sur un bail commercial de neuf ans, avec un calendrier de loyers prévisible et l'autorisation explicite d'organiser des événements dans le local.
Eleanor lut tout.
Les conditions n'étaient pas généreuses.
Elles étaient viables.
Elle négocia l'indexation, la répartition des travaux, la signalétique, la responsabilité en cas de chantier lourd dans l'immeuble. Monsieur Arnaud refusa deux points et en accepta trois.
La discussion dura une heure et demie.
À la fin, il referma son dossier.
— Madeleine était moins fatigante.
— J'en doute.
Il eut presque un sourire.
— Vous avez raison. Elle était pire.
Ils se serrèrent la main.
Eleanor ne signa pas ce jour-là. Elle envoya le projet à une avocate, parce que l'affection pour un lieu n'empêchait pas la lecture juridique.
Mais quand le propriétaire partit, elle ferma la porte du bureau et resta seule.
Neuf ans.
Le nombre ne garantissait rien. Ni la réussite. Ni la santé. Ni l'économie. Ni même la présence de la librairie au terme du bail.
Il donnait quelque chose de plus modeste.
Le droit de planifier.
Gabriel frappa.
— Fin de l'exil ?
Eleanor ouvrit.
— Neuf ans.
Son visage changea.
— Il propose le renouvellement ?
— Sous réserve de l'avocate. Et j'ai obtenu une meilleure clause sur les travaux.
— Naturellement.
Il entra et la prit dans ses bras.
Eleanor s'accrocha à lui.
Plus que les ventes du festival, plus que la presse, plus que les abonnés, ce document rendait la librairie réelle autrement.
Pas sauvée.
Pas sûre.
Simplement capable d'employer le futur.
Le soir, Eleanor ouvrit le carnet de Madeleine.
Elle passa les pages de budget, les notes de peur, les listes d'événements, les phrases entendues dans le métro, jusqu'à une page blanche.
Elle écrivit :
Idées sur cinq ans.
Puis éclata de rire.
Gabriel leva les yeux de son livre.
— Quoi ?
— Rien.
— Vous faites un tableau Excel dans un carnet.
— Les listes existaient avant Excel.
— Le déclin de la civilisation est donc ancien.
Eleanor continua.
Résidences de traducteurs. Partenariat avec des écoles. Week-end micro-édition. Plus de livres d'occasion. Programme d'auteurs étrangers. Cour de lecture l'été si l'évacuation d'eau acceptait enfin de devenir civilisée.
En bas, elle ajouta :
Prendre des vacances.
Gabriel se pencha.
— Premier point utile.
— C'est le dernier.
— Problème symbolique.
Elle le remonta en haut de la liste.
Certaines révisions étaient faciles.
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