LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 25: Ouvert
Un matin de mars, un an presque jour pour jour après son arrivée, Eleanor se présenta devant la Librairie des Passages à huit heures cinquante.
La clé résista.
Elle la souleva légèrement avant de tourner.
La porte s'ouvrit.
À l'intérieur, la boutique attendait dans la lumière gris-bleu du matin. Eleanor alluma les lampes une à une.
La vitrine avait été faite par Aïcha. Des livres sur les commencements, mais aucun titre évident : migration, amitié tardive, villes, changements de métier, familles recomposées.
Les distances nécessaires occupait le centre.
Une traduction anglaise était prévue pour l'automne.
Eleanor ne l'éditerait pas.
Elle avait recommandé une excellente éditrice londonienne.
Elle lança le café et ouvrit les volets.
Aucune plainte au plafond.
Gabriel était déjà réveillé. Depuis la fin de sa résidence, il louait un atelier dans le douzième et avait adopté des horaires presque humains.
À neuf heures dix, il descendit avec des croissants.
— Anniversaire.
— De quoi ?
— De l'occupation britannique.
— Libération, plutôt.
— L'histoire est écrite par la propriétaire du tableau Excel.
Aïcha arriva à neuf heures quinze et critiqua immédiatement le planning d'avril.
Monsieur Delmas entra à neuf heures trente pour chercher un recueil de poésie et resta vingt minutes à se plaindre de politique.
À dix heures, quatre étudiants occupèrent la table du fond.
À dix heures vingt, un touriste demanda Hemingway.
Eleanor lui recommanda d'abord trois auteurs vivants.
La journée prit forme autour d'elle.
À midi, six cartons furent livrés.
Gabriel les regarda.
— Vous aviez promis pas de livraison avant neuf heures.
— Il est midi.
— Je défends un principe.
— Votre souffrance est devenue abstraite.
— Forme française la plus pure.
Ils déjeunèrent derrière la caisse.
L'après-midi, Eleanor eut une visioconférence avec une romancière écossaise dont elle éditait le manuscrit en freelance. Elle avait repris ce travail six mois plus tôt, un texte à la fois.
Elle n'avait pas quitté l'édition.
Elle avait quitté la forme qu'elle croyait obligatoire.
À dix-neuf heures, la librairie se remplit pour l'anniversaire.
Il n'y avait pas d'invité principal. Les habitués lisaient un court passage d'un livre découvert ici pendant l'année.
Une étudiante syrienne lut Mahmoud Darwich en arabe puis en anglais. Monsieur Delmas lut Seamus Heaney en traduction française. Une adolescente choisit deux pages d'une bande dessinée achetée après un atelier de Gabriel. Hélène lut un paragraphe, déclara la performance publique barbare et ouvrit le vin.
Vers la fin, Aïcha poussa Eleanor vers l'avant.
— À vous.
— Absolument pas.
— Communauté, dit Gabriel.
— Traître.
Eleanor regarda la salle.
Le parquet réparé était visible sous les pieds. Les étiquettes de Madeleine restaient sur plusieurs rayons. Le grand dessin de Gabriel était accroché au-dessus des marches. Le mur de recommandations débordait.
Elle prit le carnet de Madeleine sous la caisse.
Il n'était plus vide.
Elle avait rempli la plupart des pages : chiffres, idées, peurs, listes, phrases, souvenirs de Londres, projets pour Paris.
Elle ouvrit à la première page.
— Ma tante m'a laissé ce carnet. Elle avait écrit : « Tu as le droit de choisir de nouveau. »
La pièce se calma.
— Je pensais que ça voulait dire devenir quelqu'un d'autre. Maintenant je crois que ça veut surtout dire arrêter de considérer la vie qui a eu lieu comme un mauvais brouillon de celle qu'on avait prévue.
Elle regarda Gabriel.
— On peut réviser. Couper. Ajouter. Déplacer les oranges à la page six.
Gabriel rit, ainsi que ceux qui connaissaient l'histoire.
— Mais à un moment, il faut vivre la version qui existe devant nous.
Eleanor referma le carnet.
— Merci d'en avoir vécu une partie ici.
Les applaudissements la gênèrent immédiatement.
Elle descendit.
Gabriel la rejoignit derrière le comptoir.
— Très sentimental.
— Ne commencez pas.
— J'ai aimé.
— Pire.
Il embrassa sa joue.
Après minuit, ils nettoyèrent ensemble.
Ils empilèrent les verres, rangèrent les chaises, balayèrent les miettes, comptèrent la caisse. Les gestes ordinaires qui terminent une bonne soirée.
À une heure, Eleanor éteignit les lumières.
Ils sortirent sous l'auvent bleu.
— Chez vous ou chez moi ? demanda Gabriel.
— Chez moi.
— Pourquoi ?
— Vos tuyaux font du bruit.
— Vos placards restent ouverts.
— Diffamation.
Ils commencèrent à marcher.
À mi-chemin, Eleanor s'arrêta.
— La pancarte.
Ils revinrent.
À travers la vitre, elle vit qu'elle avait oublié de retourner le panneau.
OUVERT.
Eleanor tendit la main vers la porte.
Gabriel l'arrêta.
— Laissez.
— Les gens vont croire qu'on ouvre la nuit.
— Pour une fois, n'optimisez rien.
Eleanor regarda le mot.
Puis les rayons derrière.
Puis leur reflet dans la vitre.
Elle laissa la pancarte telle quelle.
Ils repartirent à pied dans Paris.
Mais l'histoire ne s'arrêta pas là, parce que les histoires d'amour ne deviennent pas vraies au moment où elles cessent d'avoir des problèmes.
Elles deviennent vraies quand les problèmes cessent d'être interprétés comme des preuves qu'elles vont finir.
Au printemps, Gabriel reçut une proposition pour trois mois à Bruxelles l'année suivante.
Il la montra à Eleanor dans la réserve.
— Vous en avez envie ? demanda-t-elle.
— Peut-être.
— Alors renseignez-vous.
— C'est tout ?
— Vous vouliez une scène ?
— Un peu.
— Je peux jeter un livre si nécessaire.
Il sourit.
— Et vous ?
— Une maison d'Édimbourg me propose deux manuscrits supplémentaires.
— Vous en avez envie ?
— Peut-être.
— Alors renseignez-vous.
Eleanor lui donna un coup d'épaule.
Leur langage commun était devenu cela : des questions plutôt que des permissions.
En mai, le festival revint.
Plus petit volontairement.
Moins de tables rondes. Plus de pauses. Des intervenants mieux payés. Un budget réaliste. Aucun événement contenant le titre « L'avenir de… ».
Il y eut tout de même des catastrophes : un illustrateur rata son train, un carton fut livré dans la mauvaise librairie, la pluie tomba pendant la seule lecture extérieure.
Eleanor ne vibra presque pas.
Un samedi après-midi, elle quitta même la boutique quarante-cinq minutes pendant qu'Aïcha dirigeait le programme.
Gabriel et elle achetèrent deux glaces et s'assirent sur les marches du Panthéon.
— Nous abandonnons nos responsabilités, dit-il.
— Nous déléguons.
— Dangereux.
— J'ai une assurance.
— Pour les glaces ?
— Pour la librairie. Suivez un peu.
Des gens traversaient la place en tous sens. Certains portaient le tote bag bleu des Passages.
Eleanor se força à ne pas les compter.
— Vous êtes heureuse ? demanda Gabriel.
La question avait l'air simple.
Un an auparavant, Eleanor aurait demandé : heureuse de quoi ? Du travail ? De Paris ? De lui ? De la librairie ? Elle aurait découpé le problème jusqu'à rendre la réponse raisonnable.
Cette fois, elle regarda les passants.
— Souvent.
Gabriel hocha la tête.
— Moi aussi.
— Très romantique.
— Très précis.
Eleanor sourit.
Elle avait compris que le bonheur n'était pas un état permanent qu'on atteignait après avoir pris les bonnes décisions.
C'était un événement récurrent.
Un client qui revenait demander le deuxième tome. Une facture enfin payée. Aïcha qui inventait un meilleur événement qu'elle. Priya au téléphone. Gabriel endormi avec une main sous la joue. Un jour où le chagrin ne revenait qu'à dix-sept heures. Un autre où il revenait à neuf heures mais n'empêchait pas le reste de la journée.
Le soir, après le festival, Eleanor trouva derrière la caisse la photographie d'elle à seize ans.
Elle la décrocha.
— Qu'est-ce que vous faites ? demanda Gabriel.
— Je la range.
— Pourquoi ?
Eleanor glissa la photo dans le carnet de Madeleine, presque rempli.
— Je n'ai plus besoin qu'elle soit exposée.
— Trop sentimentale ?
— Non. Privée.
Gabriel acquiesça.
Il y avait eu une époque où Eleanor croyait que ce qui comptait devait être conservé à l'identique.
Une relation.
Un métier.
Une librairie.
Une version d'elle-même.
Elle savait maintenant que la conservation pouvait parfois n'être qu'une autre forme de peur.
Les choses vivantes changeaient précisément parce qu'elles étaient vivantes.
Le lendemain matin, Gabriel l'attendait assis sur le trottoir avec deux cafés.
— Pourquoi êtes-vous là ?
Il leva la clé de la librairie.
Eleanor vérifia son sac.
— Vous l'avez volée.
— Vous l'avez oubliée chez moi.
— Et au lieu de me l'apporter normalement, vous vous êtes assis devant ?
— Je voulais voir le fameux rituel d'ouverture.
Il lui tendit la clé.
— Soulevez légèrement avant de tourner.
— Je sais.
— Il y a un an, non.
— Il y a un an, je pensais aussi qu'« auteur de bande dessinée » était une expression prétentieuse.
— Et maintenant ?
— Toujours prétentieuse. Mais exacte.
Gabriel accepta ce verdict.
Eleanor inséra la clé.
La souleva.
Tourna.
La porte s'ouvrit sans résistance.
La clochette tinta.
Ils restèrent une seconde ensemble sur le seuil.
— Vous savez, dit Eleanor, vous ne vous êtes pas plaint des volets depuis des mois.
— Je mets des bouchons d'oreille.
Elle le fixa.
— Vous auriez pu acheter des bouchons d'oreille la première semaine ?
— Bien sûr.
— Gabriel.
Il entra déjà en riant.
Eleanor le poursuivit entre les rayons, sous le dessin accroché au mur, devant les catégories de Madeleine, jusqu'à ce qu'Aïcha arrive et leur demande s'ils avaient l'intention de travailler un jour.
Ils se calmèrent juste assez pour ouvrir.
À dix heures, une jeune femme entra avec un manuscrit dans un sac en toile.
Elle avait assisté à l'un des ateliers d'Eleanor.
— Vous avez dit qu'un livre pouvait se cacher derrière la version qu'on écrit pour impressionner les autres, expliqua-t-elle. Je crois que le mien se cache.
Autrefois, Eleanor aurait demandé immédiatement les pages.
Cette fois, elle demanda :
— Qu'est-ce que vous attendez de moi ?
La jeune femme hésita.
— Je ne sais pas.
— Ce n'est pas grave. Voulez-vous savoir s'il faut continuer ? Avoir un avis de structure ? Préparer une soumission ? Ce sont des besoins différents.
La femme réfléchit.
— Je veux savoir s'il y a quelque chose qui mérite d'être continué.
— Alors envoyez-moi trente pages. Pas tout.
Elle sourit, soulagée.
Après son départ, Gabriel sortit de derrière le rayon Art.
— Vous écoutiez.
— Je regardais les livres.
— Six des vôtres sont dans ce rayon.
— Recherche professionnelle.
Il s'approcha du comptoir.
— Vous avez demandé ce qu'elle voulait avant de lui dire ce qu'il lui fallait.
Eleanor leva les yeux.
— Progrès, dit Gabriel avec gravité.
— Sortez de ma librairie.
— Votre librairie. Notre acoustique. Frontières claires.
Elle rit.
La journée continua sans événement mémorable.
Une livraison à onze heures douze. Un retour contesté. Un enfant qui resta quarante minutes dans le rayon jeunesse. Une cliente qui acheta un roman uniquement parce qu'il avait plu sur la couverture. Eleanor déjeuna avant quinze heures sans qu'on le lui ordonne.
À dix-neuf heures, Gabriel revint de son atelier.
Ils fermèrent ensemble.
Cette fois Eleanor retourna la pancarte.
FERMÉ.
— Amélioration, dit Gabriel.
— Standards professionnels.
La pluie venait de s'arrêter. La rue sentait la pierre mouillée et le pain chaud.
Ils partirent sans décider chez qui ils dormiraient.
Au coin de la rue, Gabriel prit sa main.
Eleanor pensa brièvement à toutes les décisions qu'elle avait autrefois imaginées définitives : qui aimer, où vivre, quel titre professionnel obtenir, quelle porte franchir pour ne jamais revenir en arrière.
Il n'existait pas de porte de ce genre.
Il y avait seulement des portes ouvertes, des portes bloquées, des portes dont il fallait légèrement soulever la clé.
Et, avec un peu de chance, des gens qui vous apprenaient le geste sans prétendre que la clé leur appartenait.
Derrière eux, la Librairie des Passages brillait encore quelques secondes avant que la minuterie n'éteigne les lumières.
Demain il y aurait des factures, des retards de train, des manuscrits difficiles, des disputes, du mauvais café, de bons livres, peut-être une fuite d'eau, sûrement une remarque de Gabriel sur les horaires.
Eleanor n'avait besoin d'aucune garantie supplémentaire.
Une vie n'avait pas besoin d'être terminée pour être entière.
Elle avait seulement besoin de rester assez ouverte pour la prochaine révision, la prochaine traversée, la prochaine personne qui pousserait la porte.
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