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LA LIBRAIRIE DES PASSAGES

Lire le chapitre 4: Dix-sept minutes de catastrophe

La première soirée fut un désastre pendant exactement dix-sept minutes.

À dix-huit heures quarante, la poétesse n'était pas là.

À dix-huit heures quarante-cinq, le micro produisit un sifflement capable de tuer des plantes.

À dix-huit heures cinquante, Gabriel découvrit que la « petite percussion » annoncée était un cajón branché sur une enceinte.

— Vous m'avez menti.

— On m'a mal informée.

— C'est une caisse en bois amplifiée.

— Il y a trente-sept personnes dans la librairie. Souriez.

— Je refuse.

Il souriait déjà.

À dix-huit heures cinquante-sept, la poétesse envoya un message : bloquée sur la ligne 13.

Eleanor monta sur un petit escabeau.

— Notre invitée est actuellement retenue par la ligne 13, annonça-t-elle en français avec prudence. On m'assure qu'il s'agit ici d'une explication universellement acceptée.

Le public rit.

Gabriel, près de la caisse, leva un pouce.

Eleanor poursuivit :

— En attendant, Gabriel Morel va improviser un dessin en direct.

Son pouce se transforma en menace.

Des applaudissements éclatèrent.

— Je la déteste, dit Gabriel au public.

— C'est réciproque, répondit Eleanor.

Il prit un marqueur et dessina sur une grande feuille fixée au mur. En quelques traits apparut une femme en trench-coat, armée d'un tableau Excel, plantant un drapeau britannique sur une librairie tremblante.

— Diffamation, dit Eleanor.

— Documentaire.

La poétesse arriva au milieu du dessin.

Nora Benhamou avait trente ans, une frange humide, un souffle court et une colère intacte contre la RATP. Elle lut en français puis en anglais, parfois dans les deux langues à l'intérieur du même poème. Elle parlait de sa grand-mère à Oran, de son enfance à Lyon, de Paris comme d'une ville que l'on pouvait aimer et insulter dans la même phrase.

La librairie devint silencieuse.

Eleanor avait assisté à des centaines de rencontres littéraires à Londres : salles privatisées, vin sponsorisé, auteurs parfaitement briefés, public professionnel. Ici, les gens étaient assis par terre. Un bébé dormait contre le rayon Voyage. La pluie battait la vitrine. Hélène faisait circuler des verres de rouge.

Quand Nora termina, l'applaudissement fut long.

Ils vendirent quarante et un livres.

Après la fermeture, Eleanor resta derrière la caisse avec le ticket de totalisation dans la main.

— Quarante et un.

Gabriel ramassait des verres.

— Quarante-deux.

— Où ?

Il montra son propre album.

— Un monsieur l'a acheté sans me demander de dédicace. Je l'aime beaucoup.

Ils nettoyèrent jusqu'à vingt-trois heures.

Gabriel disparut au-dessus puis revint avec des œufs, du fromage, une baguette et une petite poêle.

— Vous cuisinez ? demanda Eleanor.

— Je chauffe avec assurance.

Il fit une omelette sur la plaque du bureau.

Ils mangèrent au comptoir dans la librairie presque sombre.

— Vous étiez bien, ce soir, dit Gabriel.

— À quoi ?

— À faire croire aux gens qu'ils étaient arrivés quelque part.

Eleanor baissa les yeux vers son assiette.

Depuis Thomas, les compliments lui semblaient suspects. Elle les recevait comme des chèques tirés sur une banque fermée.

Gabriel changea de sujet.

— Votre français progresse.

— Quelle générosité.

— L'accent reste inquiétant.

— Madeleine disait que je parlais comme une présentatrice de la BBC poursuivie par des abeilles.

Gabriel faillit s'étouffer.

— Elle me manque, dit-il quand il eut repris son souffle.

Eleanor acquiesça.

Les tuyaux claquèrent au plafond.

— Votre immeuble est hanté, dit-elle.

— Plomberie ancienne.

— Synonyme parisien.

Gabriel prit les assiettes.

— J'ai acheté un tapis.

Eleanor le regarda.

— Pour la chaise ?

— Ne soyez pas émue.

— Impossible.

— Et les patins sous l'échelle ?

— Installés.

— Nous sommes donc civilisés.

— N'allons pas trop vite.

Ils se serrèrent la main par-dessus le comptoir, comme au premier jour.

Mais cette fois Eleanor remarqua la chaleur de ses doigts et la tache d'encre sur son pouce.

Le contact dura une seconde de trop.

Quand Gabriel remonta, ses pas furent presque silencieux.

Eleanor resta encore quelques minutes seule dans la librairie.

Pour la première fois depuis son arrivée, elle ne retardait pas le moment de rentrer chez elle.

Elle voulait simplement conserver un peu plus longtemps la soirée qui venait d'avoir lieu.