Lumen Reads

LA LIBRAIRIE DES PASSAGES

Lire le chapitre 5: La page qu'on ne devait pas lire

Gabriel oublia vingt pages sur le comptoir.

Eleanor les vit à l'ouverture.

Elle reconnut immédiatement le trait de ses crayons. Une femme attendait dans une gare avec une urne funéraire glissée dans un sac de toile. Sur la page suivante, elle montait dans un train pour Marseille.

Eleanor ne lut pas.

Pendant neuf minutes.

Puis onze années d'édition prirent le contrôle.

Elle se convainquit qu'elle devait seulement identifier le document pour le mettre en sécurité. À la troisième page, elle avait oublié cette fiction morale.

Le personnage s'appelait Jeanne, quarante et un ans. Sa mère venait de mourir. Sur le trajet vers le Sud, elle croisait plusieurs voyageurs qui racontaient des souvenirs contradictoires de leur famille. Le dessin était magnifique : peu de lignes, beaucoup de vide, des visages retenus.

Le récit avait un problème.

Eleanor le vit immédiatement.

La scène centrale — Jeanne enfant regardant sa mère peler des oranges dans une cuisine trop petite — apparaissait page dix-sept. C'était pourtant le cœur du livre. Gabriel la cachait parce qu'il craignait l'émotion directe.

Eleanor prit un crayon.

Le reposa.

Elle prit un post-it.

Le reposa aussi.

À onze heures, Gabriel descendit.

Son regard alla aux feuilles, puis au visage d'Eleanor.

— Vous avez lu.

Ce n'était pas une question.

— Elles étaient sur le comptoir.

— Ce n'est toujours pas une réponse.

— Oui.

Il prit la liasse.

— Tout ?

— Oui.

— Évidemment.

Sa colère était froide, ce qui était plus impressionnant que leurs disputes habituelles.

— Je n'ai rien annoté.

— Félicitations pour le respect de la frontière la plus élémentaire.

— Je sais que je n'aurais pas dû.

— Alors pourquoi ?

Parce que le manuscrit avait réveillé quelque chose en elle. Depuis des mois, aucun texte ne lui avait donné envie de déplacer une scène, de poser une question, d'accompagner un auteur vers la version qu'il n'osait pas encore écrire.

— Réflexe professionnel, dit-elle.

Mauvaise réponse.

Gabriel eut un rire sec.

— Vous ne pouvez vraiment pas vous empêcher de corriger la vie autour de vous.

— Je ne corrige pas votre vie.

— Non, seulement mes pages privées.

— Je suis désolée.

— Bien.

Il se tourna.

Eleanor aurait dû s'arrêter là.

— Mais la scène des oranges doit être beaucoup plus tôt.

Gabriel ferma les yeux.

— Eleanor.

— Vous avez peur qu'elle soit sentimentale, alors vous la cachez. Mais sans elle, on ne sait pas ce que Jeanne perd vraiment.

— Arrêtez.

— Et le type de Dijon fait le même travail narratif que la contrôleuse. Il faut choisir.

— Arrêtez.

Elle s'arrêta enfin.

Gabriel remonta avec les pages.

Pendant deux jours, il ne descendit pas.

Le silence au-dessus devint plus irritant que le bruit.

Eleanor entendait parfois la chaise, atténuée par le tapis. L'eau dans les tuyaux. Une porte. Rien d'autre.

Elle organisa une rencontre de traducteurs sans lui. La soirée fut réussie. Vingt-six livres vendus. Beaucoup de monde.

Elle rentra chez elle furieuse contre elle-même.

Le vendredi matin, un coursier déposa un paquet de papier destiné à Gabriel. Eleanor monta.

Il ouvrit après le deuxième coup.

— Votre commande.

— Merci.

— Je suis désolée.

— Vous l'avez déjà dit.

— Pas correctement.

Gabriel attendit.

— J'ai franchi une limite. Et quand vous me l'avez signalé, j'ai continué parce que j'avais envie d'avoir raison. C'était arrogant.

Il ne répondit pas.

Eleanor prit une inspiration.

— La vérité, c'est que vos pages m'ont donné envie de faire mon métier à nouveau. Ça ne m'était pas arrivé depuis longtemps. J'ai vu ce que le livre pouvait devenir, et j'ai oublié qu'il n'était pas à moi de vous y conduire sans invitation.

Le visage de Gabriel changea.

Il regarda le paquet dans ses mains.

— Les oranges sont page six maintenant.

Eleanor le fixa.

— Six ?

— Cinq était trop tôt.

— Je n'ai rien dit.

— Votre visage parle.

— Et Dijon ?

— Supprimé.

Elle sourit malgré elle.

— Vous voulez un café ? demanda Gabriel.

— C'est un piège ?

— Oui.

Dans l'appartement, les pages étaient étalées sur la table.

Gabriel posa trois feuilles devant elle.

— Vous pouvez lire celles-là.

Eleanor posa les mains à plat sur ses genoux.

— Vous voulez quoi de moi ?

Il réfléchit.

— Des questions. Pas des solutions.

— Je peux faire ça.

Pendant deux heures, ils travaillèrent.

Pas exactement comme auteur et éditrice.

Pas encore.

Mais lorsqu'Eleanor redescendit, elle avait retrouvé quelque chose qu'elle pensait avoir perdu avec Londres.

Le désir d'aider un texte parce qu'une autre personne avait eu assez confiance pour le montrer inachevé.