LA LIBRAIRIE DES PASSAGES
Lire le chapitre 8: Canal Saint-Martin
La librairie commença à aller mieux au moment précis où Eleanor commença à aller trop vite.
Les ventes augmentaient. Les soirées se remplissaient. Une photo du rayon « Romans où tout le monde devrait consulter un psy » circula sur les réseaux sociaux. Le compte de la librairie gagna plusieurs centaines d'abonnés en une semaine.
Eleanor répondit en travaillant davantage.
Un vendredi d'avril, elle ouvrit à huit heures cinquante, reçut trois livraisons, négocia un retour de stock, organisa une rencontre scolaire, envoya une newsletter, mit à jour le catalogue en ligne et oublia de déjeuner.
À dix-neuf heures, Gabriel la trouva derrière la caisse, une main sur le front.
— Vous sortez.
— Je ferme à vingt heures.
— Samir est là.
Samir apparut dans l'embrasure du fond et agita la main.
— Traître, dit Eleanor.
— J'ai été payé en dîner.
Gabriel lui tendit son manteau.
— Non.
— Ce n'est pas négociable.
— Vous vous plaignez de mon autoritarisme depuis un mois.
— J'évolue.
Dix minutes plus tard, ils étaient dans le métro.
— Où allons-nous ?
— Là où les livres ne peuvent pas vous surveiller.
Ils sortirent près du canal Saint-Martin.
La soirée était douce. Des groupes s'installaient au bord de l'eau avec des bouteilles, des cartons de pizza, des vélos. Les arbres se reflétaient dans le canal en morceaux verts. Une écluse s'ouvrait plus loin dans un grondement d'eau.
Gabriel acheta deux falafels et deux bières.
— Voilà votre intervention médicale ?
— Mangez.
Eleanor mordit et découvrit qu'elle mourait de faim.
— Je déteste quand vous avez raison.
— Vous devez être épuisée.
— Souvent.
— Vous recommencez.
— Quoi ?
— Construire assez de travail pour ne plus avoir de place autour.
Eleanor le regarda.
— Vous me connaissez depuis six semaines.
— Assez pour savoir que vous répondez aux mails en vous brossant les dents.
— Vous n'en savez rien.
— Vous m'avez envoyé une photo d'un bon de commande avec une tache de dentifrice.
Elle rit malgré elle.
Ils mangèrent en regardant l'eau.
— Thomas disait que je travaillais trop, dit-elle.
— Alors il avait raison sur un point. Tragique.
— Lui aussi travaillait tout le temps. Mais son travail, c'était de l'ambition. Le mien, de la fuite.
— C'était de la fuite ?
Elle ne répondit pas tout de suite.
Avant la trahison, il y avait eu autre chose. Une relation devenue efficace. Deux agendas. Courses le samedi. Déjeuners de famille. Vacances choisies entre deux deadlines. Ils n'étaient pas malheureux de manière assez spectaculaire pour s'en apercevoir.
— Parfois, dit Eleanor. Je crois que j'étais très douée pour avoir une vie dans laquelle je n'avais pas besoin d'être vraiment présente.
Gabriel regarda l'eau.
— Et maintenant ?
— Maintenant je me dispute avec un Français à propos de tapis.
— La guérison prend des formes étonnantes.
Un souffle de vent déplaça une mèche devant le visage d'Eleanor.
Gabriel tendit la main, puis s'arrêta.
— Quoi ?
— De l'encre.
— Sur moi ?
— Là.
Son pouce effleura sa joue.
Eleanor cessa de respirer correctement.
Le geste dura à peine une seconde. Gabriel regarda sa bouche.
Elle aurait pu avancer.
Lui aussi.
Une bouteille se brisa derrière eux.
Un groupe d'étudiants applaudit pour une raison incompréhensible.
Gabriel retira sa main.
— Paris, dit-il.
— Très romantique.
— Toujours.
Dans le métro du retour, la rame était bondée. Gabriel posa un bras au-dessus d'Eleanor pour éviter qu'elle ne soit poussée. Elle fixa le col de sa chemise parce que le regarder directement lui semblait une très mauvaise idée.
À Odéon, la moitié des voyageurs descendit.
Ils auraient pu s'écarter.
Ils ne le firent pas.
Devant la librairie, Samir avait fermé et laissé les clés chez Hélène.
Gabriel et Eleanor restèrent quelques secondes sous l'auvent.
— Merci, dit-elle.
— Pour l'enlèvement ?
— Pour le falafel.
— C'était sérieux.
Il la regarda.
Puis il se pencha et embrassa sa joue.
Très près de la bouche.
— Bonne nuit, impératrice, dit-il.
Il entra par la porte latérale.
Eleanor resta seule sur le trottoir.
La pluie commença.
Elle ouvrit la librairie du premier coup.