La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 10: The Boy Who Disappeared
La porte de la cuisine claqua contre le mur. Marie se tenait sur le seuil, les mains encore enfarinées, le visage plus pâle que la farine elle-même.
— Madame, il faut que vous sachiez.
Élodie referma la porte derrière elle. Le silence de l’auberge pesait, interrompu seulement par le crépitement du feu. Ashworth était monté à sa chambre une heure plus tôt, après avoir prononcé ses ultimes paroles. *Entre minuit et une heure.* Elle avait encore le temps — du moins, c’est ce qu’elle se répétait.
— Lucien, dit Marie dans un souffle. Le fils de l’ancien patron. Vous m’avez demandé l’autre jour.
— Je vous ai demandé beaucoup de choses, Marie.
— Mais celle-ci, elle compte plus que les autres.
La servante s’approcha, baissa la voix jusqu’à n’être qu’un murmure.
— Un mois avant sa disparition, Lucien a été vu parlant à un Anglais. Pas dans l’auberge. Au jardin des Tuileries, près du bassin. Ma cousine Germaine les a vus ensemble, assis sur un banc, comme deux vieux amis.
Élodie sentit un froid lui parcourir l’échine malgré le feu.
— Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt ?
— Parce que je n’étais pas sûre, répondit Marie en baissant les yeux. Je me suis dit que c’était une coïncidence. Un officier en permission qui s’intéresse à un jeune homme prometteur. Lucien avait toujours la tête pleine de cartes et de bateaux. Il aurait parlé à n’importe qui pour entendre des histoires d’Angleterre.
— Vous l’avez dit à la police ?
Marie secoua la tête, et ses doigts se tordirent dans son tablier.
— Qu’est-ce que je pouvais leur dire ? Qu’un client élégant payait ses repas sans discuter le prix, et qu’il avait passé un quart d’heure au jardin avec mon cousin ? Ils m’auraient ri au nez. Mais quand j’ai vu le capitaine débarquer ici quelques jours plus tard, avec ses cartes et ses grands airs…
— Vous l’avez reconnu.
— Pas tout de suite. Il avait changé — il portait autrement, parlait moins fort. Mais l’autre jour, quand il a demandé que je lui apporte du thé avec du lait, la même habitude que l’homme des Tuileries, j’ai compris. J’aurais dû le dire plus tôt. J’ai eu peur. Peur pour vous, madame, peur de ce qu’il pourrait faire.
Élodie s’appuya contre le comptoir, les jambes faiblissantes. Un mois. Lucien avait disparu un mois après cette rencontre. Ashworth était arrivé à l’auberge trois semaines plus tard, muni d’une recommandation d’un haut fonctionnaire du ministère de la Marine.
Son cœur se serra. Le garçon de l’église, qu’elle voyait courir entre les tombes quand elle passait à Notre-Dame pour prier Jean-Baptiste. Quinze ans, un sourire maladroit. Le monde avait mangé ce sourire.
— Vous savez ce que cela signifie ? murmura Élodie.
— Non, madame. Mais je sais que ça ne signifie rien de bon. Un garçon disparaît parce qu’il a parlé à un Anglais, et puis cet Anglais vient s’installer juste là, sous notre toit ? Ce n’est pas un hasard.
Élodie pensa à l’étrange proposition d’Ashworth. *La clé du coffre. Lisez mes notes sur votre mari.* Et maintenant cela : un garçon disparu, un lien avec un Anglais qu’il prétendait n’avoir jamais rencontré avant son arrivée à l’auberge.
Ou peut-être l’avait-il rencontré. Peut-être était-ce précisément pour cela qu’il était ici.
— Ne dites rien à personne, ordonna Élodie. Pas même au capitaine. Et s’il vous pose des questions, quoi qu’il demande, vous ne savez rien.
— Et vous, madame ? Qu’allez-vous faire ?
Élodie regarda l’escalier qui menait aux chambres.
— Ce que je dois faire.
Elle monta sans attendre de réponse, ignorée Marie qui la suivait des yeux. La porte de la chambre d’Ashworth était entrouverte, la lumière d’une bougie traçant une lame dorée sur le mur du couloir. Il était encore éveillé.
Elle hésita. Le palier semblait plus long que d’habitude, chaque planche gémissant sous son poids. Elle avança sur la pointe des pieds, poussa doucement le battant.
La chambre était vide. Le lit défait, les draps froissés comme s’il s’y était assis quelques instants plus tôt. Ses bagages ouverts sur la chaise, ses vêtements étalés méthodiquement : chemises, gilet, redingote. Elle laissa ses doigts courir sur l’étoffe, puis sur la doublure du manteau. Rien d’apparent. Il avait dû dissimuler les documents ailleurs.
Elle s’accroupit et tira le petit sac de cuir sous le lit. Elle en connaissait le contenu — papiers, un nécessaire de rasage, une boussole de marine. Mais il avait ajouté quelque chose depuis la dernière fois : une lettre cachetée de cire verte, l’emblème de l’ambassade britannique.
Sa main se tendit — et s’arrêta en l’air. Croquer cette lettre, c’était franchir une ligne définitive. Prendre le document des agents français l’avait déjà éloignée de son devoir. Mais ceci, c’était autre chose : entrer dans sa correspondance personnelle, voler ce qui ne lui appartenait absolument pas.
Elle saisit la lettre.
— Je pensais que nous étions convenus d’un marchandage, madame Marchand. Pas d’un cambriolage.
Élodie se figea, la lettre à demi sortie du sac. Ashworth se tenait dans l’embrasure de la porte, les bras croisés, son visage à demi éclairé par la bougie. Il avait dû entrer sans qu’elle l’entende — la pluie recommençait à tambouriner contre les volets, couvrant ses pas.
Il lui sourit, mais ce sourire n’atteignit pas ses yeux. Il entra, poussa lentement le battant derrière lui. Le *clac* de la serrure résonna comme un coup de feu.
— Répondez-moi franchement, Élodie. Combien de temps avez-vous travaillé pour Fouché ? Ou est-ce directement pour la police militaire ?
Elle serra la lettre contre elle, comme si elle pouvait la protéger de la question.
— Comment savez-vous pour Fouché ?
— Parce que ce n’est pas Lefèvre qui commande. Ce n’est jamais lui. C’est le ministre de la Police qui tire les ficelles, et le bon Lefèvre n’est qu’un rouage bien commode. J’aurais pu vous croire simple informatrice, mais j’ai commencé à douter quand vous avez reconnu le nom de Fouché dans ma question, tout à l’heure.
Elle avait trébuché. Son mari disait souvent qu’elle était trop transparente, trop honnête pour être une bonne menteuse.
— Vous jouez de mauvaises mains, capitaine.
— Je ne joue pas. Je vous offre une dernière chance de dialogue franc, avant que chacun de nous ne fasse ce qu’il regrettera.
Il fit deux pas vers elle, s’arrêta dans la lumière.
— Vous vous demandez si j’ai quelque chose à voir avec la disparition de Lucien. Vous vous trompez. Je l’ai rencontré aux Tuileries, oui, et je le regrette chaque jour. Il m’avait parlé de son rêve de rejoindre la marine marchande anglaise. C’est tout.
— Et il a disparu une semaine après.
— Parce que quelqu’un l’a enlevé, madame. Quelqu’un qui savait qu’il m’avait parlé — et qui voulait me faire porter le chapeau. Personne ne tue les témoins plus efficacement qu’un agent de la police secrète française.
Le silence s’étira entre eux, aussi tendu qu’une corde de guillotine. Élodie regarda la lettre dans sa main, puis le visage de l’homme devant elle.
— Alors prouvez-le-moi, dit-elle d’une voix rauque.
Ashworth laissa échapper un rire amer, presque douloureux.
— Je vous ai offert la clé d’un coffre. Vous voulez une preuve ? Trouvez-la. Mais si vous ne me faites pas confiance, alors regardez monsieur Lefèvre d’un peu plus près. Demandez-vous pourquoi l’homme qui a signé la liste des agents français à recruter est le même qui vous a assigné à me surveiller. Demandez-vous s’il voulait que je sois arrêté… ou si quelqu’un d’autre devait mourir en essayant.
Il tendit la main, paume ouverte, vers la lettre qu’elle tenait toujours. Sa voix se fit plus douce — presque affectueuse.
— C’est pour vous, Élodie. Ouvrez-la.
Elle hésita, puis brisa le sceau d’une main tremblante. Le papier glissa, léger. Quelques lignes — mais elle dut le relire trois fois avant de comprendre.
*La reconnaissance du capitaine Ashworth est différée jusqu’à nouvel ordre. L’agent Lucien n’a pas donné les renseignements attendus. Défense absolue d’entrer en contact avec lui.*
La signature était illisible, mais le cachet était celui du ministère de la Police.
Lucien. *Agent* Lucien.
Elle releva les yeux vers Ashworth, dont le regard plongeait dans le sien, chargé d’une attente douloureuse.
— Il était des vôtres, murmura-t-elle.
— Il était surtout un enfant, répondit-il. Un enfant que votre gouvernement a envoyé en éclaireur, et qui a disparu parce qu’il en savait trop. Tout comme votre mari, Élodie. Tout comme vous, bientôt.