La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 11: A Game of Shadows
Il ne la dénonça pas.
Elle resta là, debout dans l'embrasure de sa chambre, les mains moites, le cœur cognant contre ses côtes. Elle s'était préparée à une accusation, à des menaces, à un chantage. Pas à cela.
Ashworth se tenait près de la fenêtre, les volets clos, la lumière d'une unique bougie creusant les ombres de son visage. Il tenait entre ses doigts la lettre qu'elle avait volée—la preuve de son travail pour Fouché—comme on tient une relique fragile.
« Je ne vais pas vous dénoncer, madame Marchand. » Sa voix était basse, mesurée, presque lasse. « Et vous ne me dénoncerez pas non plus. Nous sommes ligotés l'un à l'autre, vous et moi. Par le passé. Par les mensonges. Par ce que nous savons. »
Elle ne répondit pas. Que pouvait-elle dire ?
« Voici mon offre », reprit-il en posant la lettre sur le bureau entre eux, comme un objet sacrifié. « Aidez-moi à quitter Paris cette nuit. La liste que vous avez copiée—gardez-la, je m'en moque. Mais laissez-moi partir avec l'original, et je vous dirai tout ce que je sais sur Jean-Baptiste. La vérité complète. »
Élodie serra les poings, les ongles s'enfonçant dans ses paumes. « Vous croyez que je vais trahir mon pays pour un secret que je peux découvrir moi-même ? »
« Je crois que votre pays vous a déjà trahie, madame. » Il fit un pas vers elle, prudent, comme on approche un animal blessé. « Votre mari est mort en Égypte. Lefèvre était à Paris. Votre mari vous a écrit une lettre vous mettant en garde contre ceux qui vous entourent. Et aujourd'hui, votre propre réseau vous a envoyée espionner l'homme qui a sauvé la vie de votre époux. Posez-vous la question : qui sert qui ? »
Le silence s'étira entre eux, épais comme le brouillard de l'aube.
« Je n'ai pas besoin de dormir sur votre offre », dit-elle enfin. « Ma réponse est non. Je ne vous aiderai pas. »
Mais sa voix tremblait, et elle le savait. Et il le savait aussi.
« Très bien. » Il hocha la tête, un sourire triste au coin des lèvres. « Alors dormez-y quand même. La nuit est jeune. Et je ne pars qu'à minuit. »
Elle quitta la pièce sans un mot de plus.
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Dans sa chambre, Élodie ne dormit pas. Elle resta assise sur le bord du lit, la lettre de Jean-Baptiste dépliée sur ses genoux—celle qu'elle avait cachée depuis des mois, celle qu'elle relisait chaque fois que le doute la rongeait.
*Ne fais confiance à aucun de ceux qui portent l'uniforme de la République si leur regard évite le tien. L'ennemi n'est pas toujours à la frontière. Parfois, il est assis à la même table que toi.*
Elle replia la lettre. Minuit approchait. Dans moins d'une heure, Ashworth serait parti—ou mort.
Un bruit sourd monta de la cour en contrebas. Des chevaux. Plusieurs chevaux. Puis des voix masculines, autoritaires, et le heurt de crosses de fusils contre les pavés.
Élodie se leva d'un bond, alla à la fenêtre et entrouvrit les volets. Dans la cour, des gendarmes en manteau bleu mettaient pied à terre, des lanternes éclairant leurs visages durs. L'un d'eux frappa à la porte de l'auberge avec le pommeau de son sabre.
Son sang se glaça.
Elle descendit l'escalier en courant, nouant sa robe de chambre à la hâte. Marie apparut en bas, pâle comme un linge, une bougie vacillant entre ses doigts tremblants.
« Madame, ils veulent fouiller la maison. Ils cherchent un Anglais. »
Élodie ouvrit la porte avant que Marie ne puisse en dire plus. Le capitaine de gendarmerie se tenait sur le seuil, la moustache humide de la nuit, les yeux perçants.
« Madame Marchand, veuillez m'excuser de vous importuner à cette heure. Nous poursuivons un espion anglais qui a été signalé dans ce quartier. Des ordres de la préfecture. Nous devons fouiller vos chambres et vos caves. »
Derrière lui, six hommes attendaient, baïonnettes luisant sous la lune. Leurs chevaux soufflaient des nuages de vapeur dans l'air froid.
Élodie déglutit. Un mot. Un seul mot suffisait. *Il est en haut, chambre trois.* Ashworth serait arrêté, interrogé, probablement pendu. Son problème serait réglé. La liste qu'elle avait copiée suffirait à contenter Lefèvre. Elle pourrait reprendre sa vie tranquille d'aubergiste veuve, ses rapports discrets, sa loyauté inchangée.
Elle ouvrit la bouche.
Et le souvenir de Marengo lui lacéra la poitrine. Jean-Baptiste, couché dans la boue et le sang, les jambes brisées. Et cet homme—cet Anglais—se baissant sous la mitraille pour le soulever sur ses épaules. Sans lui, Jean-Baptiste serait mort dans les plaines d'Italie. Sans lui, elle n'aurait jamais connu les dix années qu'elle avait passées aux côtés de son mari. Dix années volées à la mort grâce à cet ennemi.
« Capitaine », dit-elle, et sa voix ne trembla pas cette fois. « Je vous en prie, entrez. Nous n'avons rien à cacher. »
Elle s'effaça pour les laisser passer.
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Quatre hommes montèrent à l'étage, deux descendirent vers la cave. Élodie les suivit, le cœur martelant dans sa gorge, ses pieds nus silencieux sur les pavés de pierre.
Dans la cave, les tonneaux de vin s'alignaient contre les murs. Un gendarme souleva une bâche, jeta un coup d'œil derrière les barriques, secoua la tête. L'autre examina un tas de bouteilles vides.
« Rien ici, maréchal des logis ! » cria-t-il en remontant l'escalier.
Haut dans l'ombre, derrière le troisième tonneau de Bourgogne, les doigts d'Élodie trouvèrent la fissure qu'elle connaissait depuis son enfance—le passage étroit que son père avait creusé pour cacher les vignerons qui fuyaient la conscription. Elle tira sur une planche. Un pan du mur pivota, s'entrouvrant sur une obscurité totale.
Ashworth se tenait là, les épaules plaquées contre la pierre humide, les yeux brillants dans la pénombre. Il avait dû descendre dès qu'il avait entendu les chevaux. Prudent. Toujours prudent.
Le bruit des bottes décroissait dans l'escalier de service. Les gendarmes faisaient le tour du bâtiment. Elle avait encore quelques secondes.
« Entrez là-dedans », souffla-t-elle en désignant le trou. « Ne bougez pas, ne respirez pas. Je reviendrai vous chercher quand ils seront partis. »
Il ne bougea pas. Son regard resta planté dans le sien, chercheur, évaluateur. Pourquoi avait-elle menti pour lui ? Pourquoi protégeait-elle un ennemi de la France ?
« Vous choisissez votre camp, ce soir, madame Marchand », murmura-t-il. « Assurez-vous que c'est le bon. »
Puis il se glissa dans la niche comme un chat, et le pan de mur se referma derrière lui. Le verrou de pierre se remit en place avec un bruit sourd à peine audible.
Élodie remonta l'escalier les mains nouées devant elle, croisa les gendarmes dans le couloir du rez-de-chaussée.
« Rien, capitaine ? » demanda-t-elle, la voix neutre.
L'homme la dévisagea un instant, les yeux plissés. Puis il hocha la tête, remit son bicorne en place.
« Nous devions vérifier. Une erreur, sans doute. Nos excuses pour le dérangement, madame Marchand. »
La porte se referma. Les chevaux s'éloignèrent. Le silence retomba sur l'auberge.
Élodie resta là, adossée au mur froid, à écouter les sabots décroître dans la rue jusqu'à ne plus être qu'un lointain martèlement. Ses jambes menaçaient de céder.
Elle avait menti à la police de Napoléon. Elle avait caché un espion anglais dans sa cave. Elle avait trahi son pays, son réseau, son devoir.
Et elle n'avait toujours aucune certitude sur ce qui était juste.
Sauf une chose. Elle remonta lentement l'escalier, passa devant sa chambre, et se rendit dans le bureau où elle cachait la copie de la liste. Elle la prit, la déplia, relut le nom de Jean-René Delacroix—le fils d'Augustin, l'ami de Jean-Baptiste, ce garçon qu'elle avait vu grandir, qu'elle avait nourri à cette même table, qu'elle avait cru promis à un avenir meilleur.
Puis elle roula le papier, le glissa dans sa manche, et descendit vers la cave.
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