La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 9: The List of Names
L’après-midi était gris, un ciel de plomb pesant sur les toits de Paris. Élodie avait passé deux heures à polir les verres derrière le comptoir, l’esprit ailleurs, quand le poney-club s’arrêta devant l’auberge. Le cavalier — un jeune homme au visage poupin, vêtu d’une redingote bleue impersonnelle — ne descendit pas. Il remit une lettre scellée à la servante qui balayait le perron, dit quelques mots, puis repartit au trot.
La servante, une fille que Marie avait engagée la semaine dernière, entra avec l’enveloppe entre les doigts.
« Pour M. Ashworth, madame. Le messager a dit que c’était urgent, de l’ambassade. »
Élodie prit l’enveloppe. Le papier était épais, le sceau de cire bleue — celui du Royaume-Uni. Son pouce caressa la marque, une seconde. Une décision prise en un battement de cœur.
« M. Ashworth est monté à sa chambre ? »
« Oui, madame. »
« Il m’a demandé du vin de Bourgogne pour son dîner. Va en chercher une bouteille à la cave — prends ton temps. »
La servante obéit sans poser de question, habituée aux humeurs de sa patronne. Élodie glissa l’enveloppe sous son tablier, monta l’escalier d’un pas léger, frappa à la porte d’Ashworth. Aucune réponse. Elle tourna la poignée — la porte était verrouillée. Mais elle connaissait ce verrou, il était vieux, et la lame de son couteau de cuisine le fit céder en un claquement sourd.
Elle entra. La chambre sentait le tabac et le savon au cèdre. Le lit était fait, les affaires d’Ashworth rangées avec une précision militaire. Sur le secrétaire, un carnet de croquis ouvert, des cartes — mais elle n’avait pas le temps de fouiller davantage. Elle décacheta la lettre avec un couteau, le souffle court.
La page s’ouvrit en deux colonnes, écrites d’une main fine et serrée. En tête, une ligne : *Liste des citoyens français susceptibles de servir la Couronne.*
Le regard d’Élodie courut le long des noms. Sept noms. Des banquiers, un ancien général émigré, un imprésario d’opéra — et puis, au quatrième rang, elle s’arrêta.
*Jean-René Delacroix, lieutenant, 23 ans, fils de l’armurier de la rue des Lombards. En poste à la garnison de Vincennes. Contact établi par intermédiaire.*
Élodie relut le nom trois fois. Delacroix. Le vieux Delacroix, l’armurier, l’un des rares hommes que Jean-Baptiste appelait « mon frère ». Il avait été là-bas, dans leur village de Bourgogne, quand la fièvre avait emporté son mari — incrédule, soutenant la veuve aux funérailles, promettant de veiller sur le garçon qu’il avait élevé après la mort de son propre père. Jean-René. Ce petit blond qui courait dans les jambes de Jean-Baptiste quand il venait à Paris, qui avait voulu s’engager à quinze ans pour imiter le héros de sa famille.
Recruter, pas espionner. Cette liste n’était pas une opération de renseignement ordinaire — c’était un filet à traîtres, jeté dans les eaux troubles de la France post-révolutionnaire. Et Ashworth en tenait le cordon.
Élodie replia la lettre, la glissa dans sa poche intérieure, juste avant d’entendre des pas dans le couloir. Elle se baissa, prit le verrou cassé en main, se releva en arrangeant son tablier comme si elle venait de finir de poussiérer le secrétaire.
Ashworth ouvrit la porte. Il s’arrêta sur le seuil.
« Madame Marchand. Je ne vous attendais pas si tôt. »
Sa voix était calme, mais ses yeux — ces yeux gris-vert qui semblaient tout voir — parcoururent la pièce, trouvèrent la porte du secrétaire entrebâillée, puis le verrou silencieux dans la main d’Élodie.
Elle sourit, sans plisser les yeux.
« Le verrou est vieux. Il m’a semblé qu’il forçait. Je l’ai huilé pour vous. »
Il ne répondit pas. Il entra, ferma la porte derrière lui, s’appuya contre le battant. Le silence s’étira, épais comme le suif de la bougie qui brûlait sur la table de nuit.
« J’ai vu le messager. »
Élodie haussa un sourcil, innocente.
« La lettre de votre ambassade ? Je l’ai laissée sur votre bureau. Demandez à la servante, elle vous le dira. »
« La servante était à la cave. Vous l’y avez envoyée. »
Le visage d’Élodie resta figé. Mais le temps d’un éclair, quelque chose dans le regard d’Ashworth changea — pas de la colère. De la peine, vieille et crue.
« Élodie. Vous auriez pu me la demander. »
Elle détourna le regard. Le nom de Delacroix — le garçon blond — tournait dans sa tête comme une mouche dans une bouteille.
« Vous voulez la liste. » Sa voix venait de sa propre bouche, mais elle la reconnaissait à peine. « Vous voulez savoir qui, parmi nos soldats, troquerait son uniforme contre l’or anglais. »
« Je veux savoir ce qu’elle contient. » Il fit un pas vers elle, les mains ouvertes. « Et je veux savoir pourquoi vous hésitez à me la rendre. »
« Parce que le nom de mon fils adoptif est dessus. » Elle n’avait pas prévu de le dire, mais les mots sortirent, bruts, avant qu’elle pût les retenir. « Le fils de l’homme qui a porté le cercueil de Jean-Baptiste. Et si votre liste est fausse, si quelqu’un l’a inscrit pour le piéger, je vous tuerai de mes mains. »
Le silence retomba. Ashworth la regarda longuement, les bras croisés, le poids de ses épaules s’alourdissant sous quelque fardeau invisible.
« Cette liste ne m’appartient pas, Élodie. Elle m’a été envoyée par erreur. Je devais la remettre à un intermédiaire, ce soir, au Pont-Neuf. » Il soupira. « Mais je connais le nom de Delacroix. Je l’ai vu sur une autre liste, il y a trois mois, en Angleterre. La liste des agents français que nous pensions pouvoir retourner. Le général Lefèvre l’avait signée. »
Élodie recula. Le nom de son officier traitant — ce nom qu’Ashworth avait déjà brandi la veille — revenait encore, comme un écho que la raison refusait d’entendre.
« Autrement dit, votre Lefèvre a vendu le fils de l’armurier à l’ennemi. Et vous, vous le saviez. »
Ashworth ne confirma ni n’infirma.
« Vous tenez une preuve, Élodie. Cette note la contient. Rendez-la à qui de droit — à Fouché, au préfet, même à Lefèvre — et elle disparaîtra dans une poche. Gardez-la par-devers vous, et vous tenez un levier que votre propre gouvernement ignore. »
Elle toucha le papier plié contre son cœur. La liste pesait lourd, lourde comme un cercueil d’enfant.
« Pourquoi me dites-vous cela ? Vous êtes anglais. Vous devriez vous réjouir que nos officiers se retournent. »
Ashworth s’approcha encore, à portée de souffle. Son haleine sentait le vin et le sang, un mélange aigre.
« Parce qu’il y a trois mois, cette liste contenait un autre nom. Celui de l’homme qui vous avait sauvée à Marengo — moi. Lefèvre ne sait pas que je la détiens. Mais je sais que si je la livre à mes maîtres, elle tuera des innocents avec des salauds. » Il inclina la tête, les yeux rivés sur les siens. « Je ne suis pas venu à Paris pour la vengeance, Élodie. Je suis venu pour empêcher une trahison qui commence bien au-dessus de nos têtes. »
Il tendit la main, lentement.
« Laissez-moi vous aider à choisir votre camp. »
Élodie ne prit pas sa main. Elle recula jusqu’à la porte, la liste contre sa poitrine, et la vérité lui fusa soudain à l’esprit comme une lame tirée du fourreau.
« Si vous êtes venu pour empêcher une trahison, vous auriez dû arriver plus tôt. Il y a un mois, un garçon a disparu de cette auberge — un domestique, le neveu de Marie. Il avait parlé à un Anglais avant de s’évanouir dans la nuit. » Elle fixa ses yeux. « Dites-moi, capitaine. Était-ce vous ? »
Pour la première fois, le visage d’Ashworth se vida. Pas du mensonge — pire : du doute. Il ouvrit la bouche, hésita, et ne répondit pas.
« Je vous pose une question, monsieur. »
Il baissa la main, lentement.
« Ce garçon. Lucien. » Il prononça le nom comme un homme qui contemple une fosse creusée sous ses pieds. « Ce n’est pas moi qui l’ai emmené. C’est l’homme qui m’a envoyé cette liste. Mon intermédiaire à Paris. Un homme que je croyais mort. »
Il releva les yeux, la voix blanche.
« Vous avez la liste. Gardez-la. Mais si vous voulez trouver Lucien, vous devez le chercher avant que quelqu’un d’autre ne la trouve. » Il sortit une clé de sa poche, la posa sur le bureau. « Voici la clé du caveau où j’entrepose mes correspondances anglaises. Tout le dossier est là. Ce soir, vous saurez tout. »
« Pourquoi ce soir ? »
« Parce que demain matin, je ne serai plus ici. » Il se détourna, saisit son manteau et se dirigea vers la fenêtre, enfilant ses gants comme un homme qui savait déjà où il porterait ses pas. « Votre homme de lettre viendra me chercher entre minuit et une heure. Si vous n’avez pas fini de lire d’ici là, notre conversation sera la dernière. »
Il ouvrit la croisée, le froid du crépuscule s’engouffrant dans la chambre.
« Élodie. » Il ne se retourna pas. « Si vous choisissez de me livrer à Lefèvre, ayez au moins la décence de lire les notes que j’ai laissées sur votre mari avant de le faire. »
Puis il se glissa par la fenêtre, dans un mouvement fluide, et disparut dans l’ombre des toits.
Élodie resta seule, la liste dans une main, le verrou brisé dans l’autre, et le nom de Lucien gravé comme un fer rouge dans son esprit.