La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 20: Aftermath: The Redemption
Le sang était partout. Il formait une flaque sombre sous le corps d’Ashworth, et la main d’Élodie glissait sur sa chemise déjà trempée. Elle avait tué Sauvage — l’homme gisait contre le mur, les yeux encore ouverts, une mare plus lente s’élargissant sous sa tête — mais cela ne ramenait pas la vie dans les veines de l’Anglais.
« Reste avec moi, » souffla-t-elle en tirant sur le col de la chemise. La balle était entrée sous la clavicule, ressortie par-derrière. Sale, mais nette. Elle avait vu des blessures pires à l’hôpital Saint-Antoine quand elle portait des vivres aux blessés de la campagne de Russie.
Il ouvrit les yeux, un filet de sang au coin des lèvres. « Laisse-moi. Lefèvre va... »
« Il ne trouvera que Sauvage, mort, et une veuve éplorée. » Elle déchira une bande de drap, la roula en tampon et appuya. Il grimaça. « Tu n’as pas le droit de mourir. Pas après ce que tu m’as dit. »
Elle jeta un regard vers la fenêtre. La rue était calme, les réverbères à peine allumés. Le coup de pistolet avait été étouffé par le rembourrage de la chambre, mais un voisin curieux avait pu entendre. Le temps s’amincissait comme une bougie.
« Marie ! »
La servante parut sur le seuil, les mains blêmes, les yeux fixés sur le corps de Sauvage. Elle n’émit pas un cri, mais sa pomme d’Adam monta et descendit.
« Il faut le descendre à la cave, » dit Élodie. « La trappe derrière le tonneau de bière. Les cachettes des anciens maîtres. »
Elles traînèrent Ashworth à travers le couloir, passèrent la porte de la cuisine, et Marie souleva le loquet du plancher. L’odeur de terre et de pommes pourries monta des profondeurs. À deux, elles le firent descendre sur les épaules—Ashworth serra les dents pour ne pas hurler.
La cave était basse de plafond, remplie de barriques et de toiles d’araignées. Élodie le coucha sur un tas de sacs à grain, plaça un chandelier près de sa tête, et s’agenouilla. La blessure saignait encore, mais moins. Elle arracha une planche d’un tonneau vide pour attelle, noua les bandages avec des gestes précis, chirurgicaux.
« Marie, » dit-elle sans lever les yeux. « Tu connais le docteur Remy, rue des Francs-Bourgeois ? Celui qui soigne les soldats anglais sans poser de questions. »
Marie hésita, les yeux entre Élodie et l’escalier. « Il est... c’est le médecin des contrebandiers. Lefèvre le surveille. »
« C’est notre seule chance. Il faut aller vite. Et si on t’arrête, tu ne sais rien. Tu étais au marché. »
Marie hocha la tête et disparut. Les pas décrurent dans la rue, puis plus rien. Le silence de la cave n’était troublé que par la respiration sifflante d’Ashworth.
Il ouvrit les yeux. « Et le corps ? »
Élodie avait déjà sa réponse. « Je vais le jeter dans la Seine. C’est ce que font les ivrognes qui attrapent une mauvaise fièvre. »
Il eut un rire faible qui se transforma en grimace. « Tu as réponse à tout. »
« Pas à tout. » Elle s’assit sur un sac, passa ses doigts dans ses cheveux. Sa robe était maculée de rouge jusqu’aux coudes. Lefèvre trouverait Sauvage. Dans une heure, au plus tard—le fonctionnaire ne dormait jamais vraiment, elle le savait. Il avait ses propres espions, plus patients que des chats. « Je n’ai pas encore le moyen de te sortir de Paris, et Lucien est toujours... »
Sa voix se brisa. Le nom de son frère resta suspendu entre eux comme un fantôme.
Ashworth tendit sa main blessée, la posa sur la sienne. « On trouvera. C’est pour ça que tu es la seule. »
Elle aurait ri si elle avait eu de l’air. La seule—la veuve qui espionnait pour les Français, la femme qui tuait un homme pour un Anglais à l’agonie. Quelle liste macabre.
Le jour se leva trop tôt, filtrant par les carreaux poussiéreux de la cave. Personne ne frappa à la porte avant neuf heures. Quand ce fut le cas, ce ne fut pas un visiteur ordinaire.
C’était Lefèvre, avec trois gendarmes.
J’ai remarqué que tu as eu une nuit chargée, » dit-il, entrant dans la cour d’un pas tranquille. Ses yeux inspectèrent la mare sombre qu’on avait mal lavée sur le pavé de la cuisine. « Mon homme, Sauvage, n’est pas rentré. Tu l’as vu ? »
Élodie, vêtue proprement d’une robe grise, les mains encore rougies par l’eau de Javel, le regarda en face. « Je n’ai pas d’informations sur vos hommes de main, monsieur le Commissaire. »
Lefèvre la toisa. Il avait cette façon de sourire qui ne touchait pas ses yeux—un sourire mécanique de marionnettiste satisfait. « Tu sais que ton petit marché avec les Anglais s’est éventé. Je te donne... voyons, il me semble qu’il te reste quelques heures avant que je ne fasse mettre les menottes à ta servante. »
« Marie est au marché. »
« Marie est en train d’être interrogée, édit corrigée. » Il sortit sa montre—une montre en or, sans doute volée à quelque noble émigré. « Il te reste jusqu’à midi. Après, je fais saisir l’auberge, brûler tes faux papiers, et j’envoie ton cher amant anglais rejoindre son compatriote dans la Seine. »
Elle garda une voix plane. « Vous n’avez aucune preuve. »
« Je n’en ai pas besoin. Mes ordres suffisent. La politique est une affaire de volonté, pas de justice. Tu devrais le savoir, ma petite veuve. »
Quand les portes se refermèrent sur lui—maison en résidence surveillée, lui dit un des gendarmes en postant un homme dans la cour—Élodie alla à la fenêtre de sa chambre, tira les rideaux. Elle les vit s’installer. Deux officiers à la porte, un dans la cour. Elle avait moins d’une heure avant que Lefèvre ne revienne avec ses documents.
La maison brûlait autour d’elle. Marie accusée, arrêtée—c’était le premier mensonge qu’il avait lâché, mais le second n’était pas loin. Ashworth dans la cave, peut-être en train de mourir. Sauvage disparu, mais Lefèvre avait envoyé des recherches.
Elle prit une inspiration lente.
Les tunnels.
Quand les révolutionnaires avaient possédé cette auberge—avant, quand c’était un refuge pour les prêtres réfractaires et les insurgés—ils avaient creusé des galeries qui reliaient les caves aux égouts, et plus loin, jusqu’à la rive. Elle avait découvert leur existence à quinze ans, en tombant dans une trappe derrière une barrique. Elle n’avait jamais osé tout explorer. Marc lui avait dit que c’était un labyrinthe dangereux, avec des pans de mur instables et des carrefours où l’on perdait la lumière.
Mais Marc était mort, et Lefèvre attendait dehors.
Elle descendit dans la cave, passa devant Ashworth qui s’était endormi, sa blessure enfin rouge sombre mais nette. Derrière le troisième tonneau, dans l’alcôve pelucheuse, elle poussa sur la pierre du fond. Elle céda avec un grincement humide, révélant une ouverture d’à peine soixante centimètres de haut. L’air qui en sortit avait l’odeur de la terre au fond d’un puits.
C’était le premier message de Lefèvre qu’elle pouvait désobéir.
« Tu ne peux pas le déplacer comme ça, » dit une voix dans son dos. Ashworth s’était levé, appuyé contre le mur, le visage couleur de cendre. « Tu vas t’effondrer sous le poids. »
« Je ne vais pas te laisser ici. »
Il rit—encore cette tentative qui finit en grimace. « Ce n’est pas ma vie qui compte. Ce sont les documents. »
Sa main chercha sa poche intérieure, mais elle l’arrêta. « Les documents sont à moi. Et si je choisis de les utiliser pour te sauver, c’est mon droit. »
Elle se baissa et lui tendit la main.
Ils marchèrent presque une heure dans les tunnels. Élodie portait une lanterne achetée d’occasion chez un ferrailleur—il fallait se cacher du gendarme dans la cour, puis ramper sous la rue adjacente, puis suivre le fil de mémoire qu’elle avait tracé à tâtons pendant son adolescence. Le passage rétrécissait par moments ; Ashworth avait dû se plier en deux, une main sur sa poitrine, sans aucun son sauf un souffle sifflant contre la pierre.
Au croisement central, une plaque de fonte portait une inscription gravée en lettres à moitié effacées : À LA LIBERTÉ 1791. Elle sourit malgré tout. Les révolutionnaires avaient laissé leur cri sur leur chemin de fuite.
Quand ils émergèrent dans une cave, plus loin, sous un entrepôt de vin abandonné près du quai Saint-Bernard, la lumière du matin filtrait par un soupirail. Elle écarta un voile de toiles d’araignées, souffla la bougie.
« Là, » dit-elle. « Personne ne te cherchera ici. Je reviens avec un moyen de transport. »
Elle le laissa étendu sur un amas de fûts de bois secs, banda sa poitrine une fois encore. Ses mains tremblaient—la faim, la fatigue, la guerre qui rongeait de l’intérieur.
« Élodie. » Il saisit son poignet. La pression était faible mais réelle. « Ne fais pas de sacrifice inutile. »
« Je n’ai jamais fait de sacrifices inutiles. » Elle dégagea son poignet avec une douceur qu’elle n’avait pas prévue. « Sauf peut-être celui-là. »
Elle remonta dans la lumière.
Paris était un champ de mines. Lefèvre avait la ville dans sa poche—il connaissait les agents, les planques, les écuries où l’on pouvait acheter un cheval sans papiers. Si Élodie voulait faire sortir Ashworth, elle devait d’abord créer une autre distraction. Quelque chose qui occuperait toute la police de Paris, qui ferait oublier un Anglais blessé dans un entrepôt à vin.
Et pour cela, elle possédait une arme que Lefèvre ignorait.
Elle avait passé des années à écouter les conversations des hommes dans son auberge. Des officiers, des ministres, des intermédiaires douteux. Personne n’avait appris l’art d’écouter mieux qu’elle. Et dans les plis de ces écoutes se trouvait une histoire qu’elle n’avait jamais osé raconter—l’affaire des fonds de l’Armée d’Italie détournés en 1804, quand Lefèvre servait encore comme agent de comptabilité à Milan.
C’était elle qui avait copié les livres de comptes, la nuit où l’officier de service l’avait laissée seule dans le bureau. Elle avait pensé à les utiliser comme filet de sécurité, jamais convaincue qu’elle en aurait besoin.
Elle trouva un colporteur dans la rue Saint-Jacques, un ancien camarade de jeux qui gagnait sa vie à vendre des nouvelles plus ou moins vérifiées. Elle lui acheta une plume et un papier, s’assit à une table dans un café, commanda une soupe qu’elle ne but pas.
Deux lettres. L’une pour le Ministère de la Police, préfecture générale, dans l’enveloppe officielle qu’elle gardait toujours dans une fausse ceinture. L’autre pour un journal dissident, La Lanterne, qui survivait parce qu’il volait sous le radar de la censure.
Elle écrivit d’une main ferme : le détail des fonds, le numéro de compte à la Banque de France, le nom des complices. Le passé de Lefèvre, ses malversations, ses amitiés douteuses avec les circuits de la contrebande à Rouen.
La lettre partirait par deux messagers différents. Avant la tombée de la nuit, la préfecture et la presse auraient le même dossier sous les yeux.
Au fond d’elle, Élodie n’éprouvait aucune colère, seulement une lucidité usée. Elle avait trahi la France une seconde fois pour le même homme—pour Ashworth. Elle avait tué un agent pour protéger un ennemi. Elle allait faire tomber un haut fonctionnaire de l’Empire pour sauver un frère qui n’était pas encore retrouvé.
Le soir tomba. Elle retourna à l’entrepôt par les toits, évitant les rues.
Ashworth était éveillé quand elle arriva, le regard fixé sur la nuit qui tombait par le soupirail. « Lefèvre ? »
« Occupé. » Elle posa un pain et un peu de fromage près de lui. « Il pensera bientôt à autre chose qu’à nous. »
Elle s’assit contre le mur, à côté de lui, dans la pénombre tiède. La fatigue était un mur de brique qu’elle ne pouvait plus porter ; elle ferma les yeux une seconde, et quand elle les rouvrit, la lune était haute.
Il dormait, une main posée sur la poitrine comme un soldat à la parade funèbre. La montre à émail bleu dépassait de sa poche. Elle la sortit doucement, en frotta le cadran. Marc l’avait donnée à cet homme—Marc, fusillé pour avoir refusé de tirer sur son sauveur à lui. Les cercles se refermaient.
Elle glissa la montre dans sa ceinture, s’allongea sur la paille, écouta les bruits de la ville résonner dans les canalisations lointaines. Demain, elle trouverait un médecin, un cheval, une route vers le nord. Demain, elle chercherait Lucien dans les ruines de ce que Sauvage avait laissé.
Elle prit la main d’Ashworth, qui ne réagit pas, et la serra dans la sienne sous le silence des toits.
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