La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 22: The Duel of Wits
La pénombre de la cave sentait le moisi et le fer. Élodie soutenait Ashworth, dont le sang tachait sa manche d’une coulée sombre et visqueuse. Chaque pas était un gémissement étouffé, chaque souffle un râle qu’elle craignait d’entendre résonner jusqu’à la rue.
— Encore un effort, murmura-t-elle. La sortie du tunnel donne sur l’ancien entrepôt des drapiers. Il y a une pièce cachée, derrière le mur du fond.
Ashworth hocha la tête, les dents serrées. La balle avait traversé l’épaule, mais la fièvre commençait à embrumer son regard. Elle compta les secondes entre ses pas, guidée par la mémoire des plans que son père lui avait légués avec l’auberge.
La trappe céda sous ses doigts. L’air de la nuit les gifla, froid et chargé d’humidité. L’entrepôt se dressait devant eux, masse noire contre le ciel gris de l’aube naissante. Elle poussa la porte de service, qui grinça sur ses gonds rouillés.
— Par ici, souffla-t-elle.
La salle principale était vide, encombrée de ballots de laine et de caisses de vin oubliées. Au fond, derrière une étagère poussiéreuse, un passage étroit menait à une pièce de planque, utilisée jadis par les révolutionnaires pour échapper aux patrouilles de la garde impériale.
Elle aida Ashworth à franchir l’ouverture, puis referma la trappe derrière eux. La pièce était exiguë, une seule couchette, une cruche d’eau, une bougie à moitié consumée. Elle l’allongea, déchira le bas de sa jupe pour bander sa blessure.
— Il faut cautériser, dit-il, la voix blanche.
— Je sais.
Elle n’avait jamais fait cela. Mais elle avait vu son mari le faire sur un soldat, à Bruxelles. Elle prit le tisonnier rouillé près de la cheminée — une cheminée murée, mais dont l’âtre contenait encore des braises mortes. Elle les ranima avec du papier gras trouvé dans un tiroir.
Le fer chauffa, rougit. Elle s’approcha d’Ashworth, qui avait ôté sa chemise, révélant une blessure béante, chair noircie et sang qui suintait encore.
— Tiens-toi à la couchette, dit-elle.
Il planta ses doigts dans le bois. Elle appliqua le fer.
Le cri qu’il poussa fut étranglé, à peine un hoquet, mais ses muscles se tordirent sous la peau. Elle maintint la pression, comptant les secondes — une, deux, trois, quatre, cinq — avant de retirer l’outil. L’odeur de chair brûlée emplit la pièce.
— Ça y est, dit-elle, la voix tremblante. C’est fait.
Il expira longuement, le front perlant de sueur. Elle noua un bandage propre, serra fermement.
— Il faut partir d’ici, murmura-t-il. Lefèvre aura trouvé le corps de Sauvage.
Elle hocha la tête. Elle avait caché le cadavre sous les fagots de bois, derrière l’auberge. Mais la police ne tarderait pas. Le jour se levait déjà, et le délai de Lefèvre courait toujours.
La sortie de secours du côté de la Seine — une porte dérobée dans le mur de quai, menant aux berges. Là, ils pourraient longer le fleuve à l’ombre des entrepôts, jusqu’à la maison de la rue des Saints-Pères, où une veuve discrète louait des chambres sans questions.
Ils cheminèrent à travers les ruelles étroites, collés aux murs, chaque bruit les faisant sursauter. Ashworth pesait sur elle, mais il marchait. C’était cela, l’essentiel.
La porte de la maison était verrouillée. Elle sortit le passe, ouvrit, les poussa à l’intérieur.
La chambre était au troisième étage, mansardée, avec un lit contre le mur et une table de toilette fêlée. Elle l’allongea, remonta la couverture jusqu’à son menton.
— Je vais chercher de l’eau propre, dit-elle. Et du laudanum, si je peux en trouver.
Il attrapa son poignet, faible mais ferme.
— Non. Reste. S’ils me trouvent, je veux que tu sois partie avant.
Elle lui sourit — un sourire fatigué, mais vrai.
— Nous partons ensemble, dit-elle. Ce n’est pas négociable.
Un bruit sourd monta du rez-de-chaussée. Des voix. Des bottes sur le plancher.
Élodie se figea. Elle écarta le rideau d’un doigt. La rue en bas était pleine de soldats, en rang serré, baïonnettes au canon. Leur uniforme — bleu foncé, épaulettes rouges — celui de la garde de Paris.
— Ils sont là, souffla-t-elle.
Ashworth se souleva sur un coude, le visage gris de douleur.
— Il doit y avoir une autre sortie.
— Non. Cette maison est un cul-de-sac.
Les pas montaient l’escalier. Trois hommes, peut-être quatre.
Élodie regarda Ashworth, puis la pièce. Il n’y avait aucune cachette. Aucune issue.
Elle prit une décision.
— Enlève ta chemise, dit-elle. Complètement.
Il cligna des yeux.
— Quoi ?
— Fais-moi confiance. Enlève-la.
Il s’exécuta, le haut du corps nu, le bandage rouge de sang frais. Elle déchira sa propre robe au niveau de l’épaule, tira sur ses cheveux pour les défaire, gratta sa joue avec un ongle — une estafilade fine, qui se mit à perler.
Puis elle s’agenouilla près du lit, saisit une poignée de poussière sur le plancher, la mêla à ses larmes et au sang sur sa joue.
Quand la porte s’ouvrit à la volée, elle était penchée sur Ashworth, lui tamponnant le front avec un linge trempé d’eau, leurs visages à quelques centimètres l’un de l’autre.
Le capitaine qui entra était jeune, moustache fine, regard dur. Derrière lui, deux soldats, mousquets levés.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.
Élodie se retourna lentement, le visage marqué de terreur, de larmes et de sang.
— Louise Charpentier, dit-elle, la voix brisée. Et voici mon mari, Philippe, lieutenant au 14e de ligne.
Le capitaine plissa les yeux.
— Pourquoi un lieutenant du 14e serait-il dans cette masure, nu et blessé ?
— Nous fuyions, dit-elle, le souffle court. La bande de Sauvage. Ils ont tiré sur nous dans la rue, hier soir. Philippe a reçu une balle pour me protéger. Nous avons marché toute la nuit pour trouver refuge.
Elle s’essuya la joue du revers de la main, y laissant une traînée de sang et de poussière.
— Nous allions rejoindre son régiment à Calais, mais je ne peux pas le laisser voyager dans cet état. Je cherchais un chirurgien.
Le capitaine s’approcha du lit, observa Ashworth. Le blessé, le visage pâle, les yeux fiévreux, le regarda droit dans les yeux.
— Votre papillon, demanda le capitaine. Vous l’avez ?
Ashworth porta la main à son col, par réflexe, mais Élodie intervint :
— Les papiers ont été volés avec nos bagages, cette nuit. La bande nous a pris tout ce que nous avions.
Le capitaine parut hésiter. Puis, de derrière lui, une voix posée, trop calme :
— Laissez-moi voir, capitaine.
Lefèvre entra dans la pièce, chapeau à la main, manteau de cuir. Il jeta un long regard à Élodie, puis à Ashworth.
— Madame Marchand, dit-il, la voix douce et venimeuse. Quelle surprise de vous trouver ici. En si charmante compagnie.
Élodie ne cilla pas.
— Je suis Louise Charpentier, dit-elle, la voix ferme. Je ne connais pas de Madame Marchand.
Lefèvre sourit lentement.
— Nous pouvons jouer à ce jeu, si vous y tenez. Mais nous savons tous deux qui vous êtes. Et je sais aussi qui est cet homme étendu sur ce lit.
Il s’approcha, étudia le visage d’Ashworth.
— Je croyais pourtant que vous deviez me livrer la preuve de sa trahison avant l’aube. L’aube est presque là. Et au lieu de cela, je vous trouve à le bander de vos propres mains, comme une infirmière dévouée.
Élodie sentit son cœur battre à se rompre. Elle avait une seule carte à jouer, la plus dangereuse.
Elle se releva lentement, se planta face à Lefèvre, et planta ses poings sur ses hanches.
— Vous vous méprenez, inspecteur. Je ne soigne pas cet homme. Je le garde.
Lefèvre haussa un sourcil.
— Vous le gardez ?
— C’est mon prisonnier, dit-elle, la voix coupante. Il est blessé, certes. Mais il est vivant — et vivant, il vaut plus que mort. Je le livre au ministère de la Guerre, à Paris, pour qu’il soit jugé pour trahison et espionnage.
Un silence.
Ashworth toussa dans le lit, mais ne dit mot.
Lefèvre plissa les yeux, cherchant la faille.
— Vous prétendez avoir capturé vous-même un officier anglais ?
— Ce ne serait pas la première fois que je sers la France, dit-elle, amère. Vous savez très bien ce que j’ai fait depuis la mort de mon mari. Combien de ces étrangers j’ai dénoncés, combien de complots j’ai déjoués.
Elle fit un pas vers lui, le forçant à reculer.
— Vous vouliez la preuve de sa trahison, inspecteur. La voici, plus proche que vous ne l’auriez espéré. Il est à moi. Je le conduis à Paris. Et si vous l’arrêtez maintenant, vous vous emparerez d’un prisonnier que vous n’avez pas capturé, devant des témoins.
Elle désigna les soldats, puis la rue en bas.
— Combien de rapports cela fera-t-il ? Un inspecteur qui vole les honneurs d’une veuve de guerre pour se couvrir de gloire ? Le ministère aimerait peut-être entendre cette histoire.
Lefèvre la regarda longuement. La colère luisait dans ses yeux, mais aussi un calcul.
— Si ce que vous dites est vrai, vous me remettrez le prisonnier au ministère même. Pas plus tard que demain soir.
— Il sera au ministère dans deux jours, dit-elle. Le temps de faire soigner sa blessure. Un prisonnier mort ne parle pas — et vous voulez qu’il parle, n’est-ce pas ?
Lefèvre serra la mâchoire.
— Deux jours.
— Deux jours.
Il se tourna vers les soldats.
— Sortez. Vous deux, postez-vous en bas. Personne n’entre ou ne sort sans mon ordre écrit.
Quand ils furent partis, il se retourna vers Élodie.
— Vous jouez un jeu dangereux, madame.
— C’est le seul que vous me laissez, monsieur.
Mais dans le regard de Lefèvre, elle vit autre chose. Une incertitude, une faille. La peur de l’accusation de détournement de fonds, peut-être, ou quelque chose de plus profond — quelque chose qui la figea.
— Au fait, dit-il doucement. Vous cherchez votre fils, je crois ?
Le cœur d’Élodie cessa de battre.
— Vous savez où il est.
Lefèvre sourit, un sourire lent et cruel.
— Je ne fais que des suppositions, madame. Mais vous, vous semblez bien sûre qu’il existe quelqu’un qui le détient.
Il tourna les talons et sortit.
La porte claqua. Les verrous crièrent.
Élodie resta figée, immobile, le regard fixé sur le bois de la porte. Dans le lit, Ashworth se souleva péniblement, le front creusé de douleur.
— Ce que tu as fait… il aurait pu te croire. Ou pas.
— Il aurait pu ne pas me croire, répéta-t-elle, la voix blanche. C’est bien ça, le problème.
Elle se tourna vers lui, les yeux brillants et étrangement calmes.
— Il sait où est Lucien, dit-elle. Il n’a pas dit « si » il est en vie. Il a dit « vous cherchez votre fils, je crois ». Il sait.
Ashworth comprit le poids de ses mots.
— Alors Sauvage, Lemieux, la liste… tout cela n’a jamais été une question de rançon, dit-il. C’était une manœuvre pour te tenir occupée. Pour te faire courir après des ombres pendant qu’il faisait son vrai travail : te couper de toute issue.
Élodie s’approcha de la fenêtre, écarta le rideau d’un centimètre. Les deux soldats étaient en bas, adossés au mur, dans la lumière grise du matin.
Elle regarda sa main, où brillait la montre de verre bleu — celle qu’Ashworth lui avait donnée, celle qu’il tenait de Marc, morte au lit devant Verdun.
— Lequel des deux me joue ? murmura-t-elle.
Elle se tourna vers Ashworth, les yeux soudain durs comme le granit.
— Il faut que je trouve Lucien avant Lefèvre. Et pour cela, j’ai besoin d’un plan que même lui ne peut pas anticiper.
Sa main se referma sur la montre, comme pour y puiser une force que ni son mari mort ni l’officier anglais vivant ne pouvaient lui donner.
— Et cette fois, dit-elle, je ne laisserai plus personne décider de mon destin à ma place.
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