La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 24: The Catacombs
L’air des catacombes lui mordit la gorge dès le premier pas. Élodie compta ses respirations pour ne pas céder à la nausée. Derrière elle, le soupirail par lequel elle avait glissé se referma dans un grincement de pierre, et la lumière du crépuscule parisien disparut au profit d’un noir d’encre troué seulement par sa lanterne sourde.
Elle avait laissé Ashworth entre les mains de Marie. Il avait refusé de la retenir – c’était ce qu’elle aimait et détestait le plus chez lui. « Va le chercher, avait-il murmuré, la voix rauque de fièvre. Je saurai attendre. »
Attendre. Comme un autre homme avait attendu, autrefois, dans une autre guerre.
Élodie serra la mâchoire et avança. Les ossements s’amoncelaient le long des parois – fémurs empilés en croix, crânes aux orbites vides qui semblaient la suivre. La puanteur de calcaire humide et de mort séchée emplissait ses poumons à chaque souffle.
Marie avait été précise : sous l’ancien cimetière des Innocents, une branche oubliée du réseau s’enfonçait vers le sud. Les cartes officielles s’arrêtaient à cent toises. Lefèvre, lui, avait poussé plus loin.
Elle compta les arches. La troisième. Quatrième. À la cinquième, elle distingua une lueur – faible, tremblante, jaune comme une flamme de suif. Elle éteignit sa propre lanterne et s’accroupit.
Une niche creusée dans la paroi, fermée par une grille de fer rouillé. Derrière, une silhouette à genoux, les mains liées enchaînées au-dessus de la tête. Élodie retint un souffle.
« Lucien ? » chuchota-t-elle.
La silhouette releva la tête. Un visage émacié, la barbe de plusieurs jours, mais des yeux clairs – les yeux de son frère. Il cligna, incrédule.
« Élodie ? » Sa voix était un croassement de désert. « Comment... tu es venue seule ? »
Elle s’accroupit devant la grille et en examina le cadenas. Lefèvre n’avait pas pris de précautions excessives – qui viendrait chercher un fantôme, en effet ? Le volet de fer était ancien, la serrure simple, militaire, probablement un surplus de l’arsenal.
« Seule et armée », répondit-elle. Dans sa poche, les doigts trouvèrent le petit pistolet que Marie avait glissé dans son panier de médicaments, paradoxe d’une boulangère devenue complice.
« Le colonel Lefèvre fait des rondes, dit Lucien, la voix pressée. Il vient vérifier ses prisonniers chaque soir, à la sixième heure. »
Élodie sortit une épingle à cheveux de son chignon et s’attaqua au cadenas. Il céda après une longue minute de tension, avec un clic qui sonna dans l’obscurité comme un coup de canon.
« Dépêche-toi, souffla-t-elle en tirant la grille.
Lucien se leva avec difficulté. Les fers de ses chevilles – ils étaient enchaînés à un piton dans la roche – l’obligeaient à rester courbé. Il tituba contre elle ; elle dut le rattraper par le bras.
« Il m’a fait parler », avoua-t-il, honteux. Sa voix trembla. « Il voulait savoir qui finançait mes traversées. Quels ports j’utilisais. J’ai tenu deux semaines, mais le troisième homme… »
Le troisième homme. Élodie ferma les yeux un instant. Lucien, jeune officier de marine, avait aidé des prisonniers français à fuir les pontons britanniques – un réseau familial, ancien, hérité de leur père. Lefèvre avait démantelé ce réseau à la racine.
« Il se sert des catacombes comme d’un entrepôt », dit Lucien en indiquant, de son menton osseux, une alcôve creusée plus loin dans la roche. « Des vivres. Des uniformes. Et une caisse… »
Élodie s’approcha. L’alcôve était à demi dissimulée par un rideau de toile de jute qu’elle écarta du bout des doigts. Une caisse en bois de chêne, ouverte. À l’intérieur, des documents – des listes de noms, des dates, des montants versés en livres sterling. Elle souleva une feuille à la lueur de sa lanterne rallumée.
Noms de soldats français, capturés à Austerlitz, à Iéna, à Eylau. À côté de chaque nom, une somme en livres et un port anglais.
Lefèvre ne travaillait pas pour la France. Il travaillait pour l’or.
« Il vend les prisonniers de guerre aux Britanniques, murmura-t-elle, saisie. Il les retire des registres officiels, simule leur mort dans les hôpitaux militaires, et les achemine par les catacombes jusqu’à des barques de pêche sur la Seine. » Elle leva les yeux sur Lucien. « C’est pour ça que tu es vivant. Il te gardait comme marchandise à négocier. »
Lucien acquiesça, la gorge serrée.
Au fond de la caisse, quelque chose cliqueta sous ses doigts. Un poignard au manche sculpté – un os humain, torsadé, rendu lisse par les manipulations fréquentes. La lame était courte mais affûtée comme un rasoir. Élodie tira l’arme de la caisse et la glissa contre sa hanche, sous sa jupe. Une clé, peut-être. Une preuve, surtout.
« Où garde-t-il ses registres personnels ? demanda-t-elle.
À Paris. Au ministère. Sous clé. » Lucien se redressa, faible mais plus droit. « Élodie, il faut partir. S’il nous trouve ici… »
Il n’acheva pas. Le bruit vint du tunnel – des pas, durs et réguliers, ponctués du cliquetis des armes. Plusieurs hommes. En approche rapide.
Élodie jeta sa lanterne dans l’alcôve où elle mourrait contre la roche, étouffée par son panneau. Elle saisit le bras de Lucien. « Par ici. Il doit y avoir une issue vers les égouts.
Ils firent trois pas. Cinq. Au sixième, une lanterne éclata la pénombre derrière eux, et une voix qu’elle connaissait trop bien roula dans les galeries :
« Mademoiselle Marchand. Quel plaisir de vous voir hors de mon système de surveillance. Vous m’éviterez bien des démarches. »
Lefèvre.
Les hommes armés – quatre silhouettes massives – bloquaient l’unique passage. Derrière eux, Lefèvre s’avança, sa lanterne à la main, son uniforme froissé mais son sourire impérieux intact.
« Je me demandais quand vous comprendriez », dit-il. Ses mots glissèrent entre les ossements. « Vos tunnels, votre refuge. Croyez-vous que j’ignorais qu’un jour vous tenteriez de récupérer votre frère ? La chapelle était un leurre. La fuite, une invitation. J’ai juste eu la patience de vous laisser venir jusqu’à moi. »
Élodie sentit Lucien tressaillir à son côté. Sa main tâtonna sous sa jupe, trouva le manche d’os du poignard. Cinq hommes armés. Une issue. Aucune amitié ici.
Mais Lefèvre n’avait pas d’imagination. C’était son seul avantage à elle – depuis des semaines, il pensait pouvoir la manœuvrer comme une pièce sur un échiquier.
Il ne savait pas qu’elle était le piège, pas la victime.
« Vous venez de me dire quelque chose d’important », dit-elle, la voix calme malgré les battements de son cœur. « Que vous saviez. Depuis le début. Que la chapelle était un appât. » Elle marqua une pause, s’approcha d’un demi-pas. « Le ministère vous croit un héros. Il n’a encore personne qui puisse l’informer que vous vendez vos propres soldats. J’ai les documents. J’ai votre poignard. » Elle le glissa hors de sa ceinture, le tourna entre ses doigts pour qu’il vit l’os travaillé. « Et j’ai vous. Ici. Seul avec moi, dans vos propres catacombes. »
Lefèvre rit. C’était un rire dur de métal.
« Seul ? Mes hommes vous tiennent en joue, ma chère. Vous êtes à une détonation de rejoindre votre frère dans l’au-delà, et je vous promets que la liste sera longue à vérifier. »
« Alors faites-le », dit-elle.
Un silence. Les quatre soldats échangèrent des regards. Lefèvre vacilla – un cillement, à peine, mais elle le vit.
Il ne pouvait pas tirer. Il ne pouvait pas la tuer ici, pas sans explication. Elle était trop connue – l’aubergiste qui servait la Commission, qui connaissait les secrets de trop de ministres pour qu’on laisse un colonel abattre une femme dans les souterrains. Et il le savait.
C’était la seule moitié de seconde dont elle avait besoin.
Sous ses doigts, le poignard d’os glissa le long du cordon qui retenait la lanterne de Lefèvre, le tranchant comme du papier. La lanterne bascula, heurta le sol dans une gerbe de verre et d’huile, et le monde explosa en flammes.
Lefèvre hurla un ordre. Les soldats tirèrent. Mais Élodie avait déjà tiré Lucien dans l’alcôve, la main sur la pierre, où elle avait senti, quelques centimètres plus haut, le souffle d’un courant d’air. Marie avait dit : *quand le feu prend, l’air appelle l’air.*
La pierre glissa. L’obscurité les avala l’un après l’autre.
Derrière eux, les cris de Lefèvre roulaient dans le labyrinthe, mais plus faibles – un écho mourant dans les os de Paris.
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