La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 25: The Missing Person Revealed
Les ossements s'élevaient autour d'eux comme une forêt pétrifiée, murs de crânes et de fémurs empilés avec une précision macabre. Le souffle de Lucien sifflait dans ses poumons, trop faible, trop rapide. Élodie le tenait par le bras, le guidant à travers le dédale.
— Par ici, murmura-t-elle. L'air circule par là.
Une brise légère lui caressa la joue, chargée de l'odeur de la pluie et de la Seine. La sortie. Encore cinquante pas, peut-être moins.
Les torches apparurent soudain, une douzaine de flammes dansantes qui découpèrent des ombres sur les murs d'os. Des soldats, fusils levés, formèrent un demi-cercle impeccable. Lucien s'arrêta net, sa main se serrant sur celle de sa sœur.
— Sauve-toi, souffla-t-il. Cours, Élodie.
Elle secoua la tête, cherchant une issue, un autre passage—mais les bras de deux soldats la saisirent avant qu'elle ne puisse faire un geste.
— Non ! s'écria-t-elle.
Un troisième soldat ceintura Lucien, affaibli, qui s'affaissa sans résistance. On les sépara, l'un tirant le jeune homme vers la gauche, l'autre poussant Élodie vers la droite.
— Lâchez-le ! hurla-t-elle en se débattant.
Une main gantée s'abattit sur sa joue avec une violence sèche. Le goût du sang lui emplit la bouche. Le vertige ébranla sa vision, et quand elle recouvra ses esprits, on l'avait ligotée, les poignets liés derrière le dos dans le dos avec une corde rêche qui mordait la chair.
On la porta, littéralement, deux hommes la soulevant par les épaules alors qu'elle ruait en vain. Les couloirs défilèrent—alcôves de crânes, chapelles d'ossements, arches tibiales. L'humidité s'épaissit, chargée d'une odeur d'huile, de cire et de papier.
Ils la jetèrent au sol d'une cavité aménagée—une table, des chaises, des cartes étalées, une écritoire en noyer. Derrière la table se tenait Lefèvre.
Il ne regardait pas les cartes. Il la regardait, avec un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
— Madame Marchand. Quelle descente étonnante dans nos dessous parisiens. Vous auriez dû m'en informer ; j'aurais préparé un thé convenable.
Élodie cracha une goutte de sang sur le sol de pierre.
— Vous êtes un traître, Lefèvre. Vous vendez des soldats français aux Anglais comme du bétail. Votre jeu est fini.
Lefèvre éclata d'un rire bref et franc, presque sincèrement amusé. Il contourna la table, s'approchant d'elle. Grand, sobre, ses épaulettes impeccablement dressées, il ressemblait encore à l'officier modèle dont la ville chantait les louanges.
— Mon jeu ? Ma chère, vous n'avez pas la moindre idée de ce qu'est un jeu.
Il se pencha, si près qu'elle sentit son eau de Cologne et le tabac froid de sa pipe. Ses yeux gris dansaient de malice.
— Que savez-vous de la mort de votre mari ?
Le nom de Pierre déchira quelque chose en elle. Raviver la plaie si fraîchement refermée, quand elle croyait l'avoir recousue avec du fil et de la rage.
— Pierre est mort à Essling. Vous le savez. Vous étiez là.
— J'y étais en effet. Mais pas votre mari.
Il sortit une montre de son gousset—une montre de gousset familière, au boîtier rayé, au cadran orné. Une montre au bleu passé.
Le bleu de Pierre.
Elle ouvrit la bouche, et aucun son n'en sortit. Lefèvre laissa la montre tinter au bout de sa chaîne, la balançant doucement comme un pendule hypnotique.
— Septembre 1809. Essling. Les boucheries de la plaine de Marchfeld. Le soleil se couchait, rouge comme une blessure ; les canonnades ne cessaient jamais. J'attendais un transport dans les marais à l'est. Un passeur qui devait me livrer quarante soldats français capturés, échangés contre des prisonniers anglais.
Il posa la montre sur la table, soigneusement, à côté de la lampe à huile.
— Votre mari, capitaine Marchand, commandait une section de reconnaissance. Il patrouillait les marais. Il trouva de mes hommes, ou mes hommes le trouvèrent, peu importe.
Il inclina la tête, comme pour savourer chaque mot.
— Il les vit charger des prisonniers dans des barges anglaises. Il sortit son sabre. Un homme d'honneur, votre Pierre. Bel officier. Noble, brave, comme je l'étais peut-être, autrefois. Il se tint devant moi et il dit : « Vous êtes un déshonneur pour l'uniforme. »
Élodie serra les mâchoires. Ses larmes montaient, brûlantes, mais elle refusait de les laisser couler. Pas devant lui. Jamais devant lui.
— Il me fallut quelques secondes pour le tuer. Ce fut un combat propre ; je lui donnai au moins cela. Il ne souffrit pas longtemps.
Le silence tomba sur la cavité. La chandelle grésilla. Élodie regardait le visage de Lefèvre, et toute la colère du monde s'y déversait.
— Vous me l'avez pris, murmura-t-elle. Vous l'avez assassiné.
— J'ai préservé une opération florissante. Le commerce continue encore aujourd'hui, grâce à mon... investissement prudent. Et aujourd'hui, vous voilà, fourrée dans notre histoire comme une souris dans un piège. Je me demande ce qu'il ferait, ce vaillant Pierre, s'il voyait sa veuve se jeter de bon cœur dans les bras d'un officier anglais.
La repartie la frappa plus fort qu'elle ne voulut l'admettre. Comment savait-il—que savait-il—de quoi ? Dans sa poitrine, le feu de la honte et le feu de la haine se mêlèrent.
— Ashworth vous tuera, dit-elle, la voix serrée. Il vous tuera et il enterrera votre réseau.
Lefèvre rit encore, un rire oilé.
— Ashworth ? Ce pauvre bougre. Vous croyez qu'il est celui qu'il prétend être ? Il est en France pour autre chose que l'échange de prisonniers. Il traque les complices d'un crime à Londres. Avec des preuves. Avec ses mains propres.
Il se pencha, forçant son visage dans sa lumière.
— J'avais prévu que les Anglais tentent de l'arrêter ici même, qu'ils l'y fassent disparaître, pour que Paris le croie mort en mission secrète. J'avais prévu que vous, ma chère veuve enamourachée, vous le cachendiez. Et quand on aurait trouvé son cadavre dans votre grenier, avec pour preuve votre propre histoire d'espionne, on vous aurait pendue pour son meurtre. Deux traîtres éliminés, deux oiseaux sous le même plomb.
Il se releva lentement, ajustant ses gants.
— Maintenant, il ne me reste plus qu'à vous garder ici le temps de cueillir votre amant anglais blessé dans cette chapelle pourrie. Et d'y laisser votre petit frère disparaître encore, si bien que ni l'un ni l'autre ne reparaisse jamais.
Il se tourna vers ses soldats, leur donnant des ordres brefs. Élodie ferma les yeux. Dans le silence de sa tête, elle chercha, fouilla, s'accrocha.
La corde autour de ses poignets était nouée serrée, mais pas doublement nouée. Un nœud simple, hâtif, fait par un soldat qui n'avait pas l'habitude.
Sa main droite, derrière son dos, s'ouvrait et se fermait sur un fragment de parement en pierre tombale tombé de la paroi, logé là quand on l'avait jetée au sol. Un éclat de calcaire mince, affûté comme une lame si on s'y prenait bien.
La garde détourna les yeux pour lire des papiers. Mathurin et un second homme baissèrent leurs fusils, ne la surveillant que distraitement. Elle était femme, ligotée, prisonnière—les soldats étaient passés à autre chose, pensant la garde dévolue aux murs de la cité des morts.
Elle commença à scier la corde, dans un frottement sec et régulier à peine audible. Chaque passe émiettait un peu de matière. Sa peau s'écorchait ; des perles de sang roulaient le long de ses doigts, mais la corde céda, un brin après l'autre.
Derrière elle, contre la paroi, un os—un fémur, crâne empilé depuis des décennies—bougea légèrement dans un cocon d'air sec. Il penchait depuis un équilibre précaire, tout juste maintenu.
Elle accéléra le mouvement de sa lame de fortune. Deux brins encore, peut-être trois.
La lame de fortune était loin d'être acérée ; mais la haine lui fit accomplir des miracles de concentration. Le poignet droit se libéra soudain de sa corde, un dernier brin céda tout entier, et elle souleva les mains à peine quelques centimètres, le temps d'arrêter le frottement avant que quiconque ne remarque.
Lefèvre parlait encore, en contrebas, avec ses lieutenants, dessinant sur une carte, expliquant comment enfermer le quartier, boucler la chapelle, tendre une embuscade à tout ce qui en sortirait.
Elle ne les écoutait plus. Ses yeux étaient rivés sur l'os précaire, ce petit débris de mort qui basculait lentement dans le courant d'air—et, au-delà, sur une trappe visible dans le plafond, à moitié masquée par une poussière de pierre.
Elle ramassa discrètement l'éclat de calcaire dans sa paume, sentant son tranchant contre sa plaie ouverte. Lefèvre se tourna vers elle, apparemment pour la défier du regard une dernière fois.
— Madame Marchand. Dans quelques heures, votre nom ne sera plus qu'un fichier dans un tiroir. Vous disparaîtrez… comme votre frère.
Il salua, sec, moqueur.
À cet instant précis, l'os bascula de sa paroi. Un craquement résonna, faible, mais net dans le silence de la cavité. Quelque chose, dans l'alignement des ossements luxé, commença à céder en chaîne.
Lefèvre fronça les sourcils, entendant le bruit.
Élodie sentit la corde céder tout à fait sous la lamelle de calcaire. Ses mains étaient libres.
L'homme ne l'avait pas encore vu. Mais la mort, elle, l'avait déjà vue—elle ne savait pas encore quelle fente lui ouvrirait la terre, au‑dessus ou au-dessous.
Elle se prépara. L'ombre de l'effondrement commença à pleuvoir en fine poussière sur ses épaules et dans ses cheveux.
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