La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 26: The Turn of the Dagger
Les os s'effondrèrent comme un château de cartes englouti par la terre. Élodie plongea, roula, les mains encore à moitié liées mais le poignet libre, la pierre toujours serrée entre ses doigts. La poussière la fouetta, la fit tousser, lui brûla les yeux. Autour d'elle, le catacombes grondaient, une bête qui digérait les corps qu'on lui avait confiés depuis deux siècles.
Elle rampait. C'était tout ce qu'elle savait. Rampait le long d'un passage qu'elle ne reconnaissait pas, les genoux sur la boue et les os broyés, écoutant par-dessus le vacarme la voix de Lefèvre qui jurait quelque part derrière elle, étouffée par des tonnes de crânes et de fémurs empilés.
Le silence revint comme un couvercle.
Élodie cessa de ramper. Sa respiration emplissait le néant, trop fort, trop rapide. Elle cligna des yeux, distingua une lueur grisâtre — le plafond s'était effondré dans un boyau plus ancien, un conduit d'air que les révolutionnaires avaient percé jadis pour respirer pendant les sièges. Un filet de lumière de nuit s'y glissait. Elle s'y hissa. Un instant, elle resta suspendue au-dessus du gouffre, à entendre Lefèvre hurler des ordres à ses hommes, quelque part sous elle, plus bas, séparé d'elle par la terre qui venait de les trahir tous.
Puis elle tira.
Elle émergea dans une allée étroite derrière l'ancien charnier, les mains maculées de boue et de quelque chose de plus sombre, les cheveux plaqués en mèches sur son front. La pluie tombait, froide et fine. Paris dormait. Personne ne la vit sortir de terre comme une damnée revenant des enfers.
Elle tenait le poignard à manche d'os.
Le satin de la lame était froid contre sa paume. Elle ne se souvenait pas de l'avoir dégainé. Peut-être l'avait-elle fait sans réfléchir, dans cette obscurité où le nom de Pierre résonnait encore. Elle s'essuya le visage d'un revers de main. Une fois. Deux fois. Puis elle entendit le grincement d'une porte derrière elle.
Lefèvre se tenait sur le seuil de la crypte qui donnait sur la rue de l'Estrapade. Le bras droit en écharpe — un foulard de soie taché, arraché au cou d'un homme mort ou à sa propre garde-robe ; quelque chose lui barrait le front, une plaie fraîche qui saignait encore. Il était blessé. Il était seul. Il avança d'un pas et tituba, et pour la première fois elle le vit comme ce qu'il était : un homme qui avait volé le monde qu'il habitait, et qui le savait désormais.
« Marchand. »
Sa voix était rauque, éraillée par la poussière. Il s'arrêta à trois pas d'elle. Le poignard était entre eux, et il ne le regardait pas. Il regardait son visage, et ce qu'il y voyait le fit sourire, malgré la douleur.
« Tu vas me tuer, dit-il. Vas-y. »
Les mots tombèrent comme une pierre dans un puits. Élodie sentit la garde du poignard contre ses doigts, le poids familier d'une lame qui n'était pas la sienne. Elle avait tué des rats dans sa cave, des chiens enragés sur la route d'Étampes. Elle avait vu des hommes mourir. Elle avait préparé le corps de son mari, lavé sa gorge ouverte, cousu sa peau pour que la bière pût se fermer.
Mais jamais. Jamais elle n'avait planté de lame dans un homme vivant.
Elle avança d'un pas. La pointe du poignard trembla.
« Tu as tué Pierre », dit-elle. Sa voix sortit plus blanche qu'elle ne l'aurait voulu. « De tes mains. Comme on égorge un veau pour la viande. »
« Oui. »
Un mot. Posé. Presque doux. Il inclina la tête, découvrit la ligne de son cou — veine, muscle, peau. Il lui offrait cela aussi.
« Et tu veux que je fasse pareil », dit-elle. « Tu veux que je devienne toi. »
Lefèvre rit. Un bruit sec, sans joie. « Je veux que tu me tues parce que tu n'en es pas capable, et que tu passes le reste de ta vie à le savoir. Ou je veux que tu me tues parce que tu en es capable, et que tu passes le reste de ta vie à le savoir, toi aussi. Dans les deux cas, je gagne, ma chère. Alors vas-tu me faire ce plaisir ? »
La lame avança d'un pouce. Lefèvre ne bougea pas. Elle vit une cicatrice fine au-dessus de sa tempe — comment ne l'avait-elle jamais remarquée ? — et un éclat dans son œil qui n'était pas la peur. C'était de la curiosité. Il se demandait quel genre de femme elle était vraiment.
Un bruit derrière lui. Une silhouette qui émergea de la nuit, portée par une main crispée contre un mur de pierre. Ashworth.
Il était livide. La balle l'avait traversé de part et d'autre, son manteau trempé de rouge, mais il tenait debout, le pistolet encore fumant à la main droite baissée. Il avait marché sur quelque chose. Il s'était traîné. Il avait quitté la chapelle parce qu'il l'avait entendue crier.
Personne ne parla. Trois respirations dans la nuit. Puis Ashworth leva le pistolet d'un geste lent, sans viser — il n'avait plus besoin de viser — et tira.
Le coup claqua dans la rue. Lefèvre hurla. Son bras droit s'ouvrit au-dessus du coude, la manche déchirée en lambeaux noirs, et il chancela, tomba sur un genou, le visage tordu par une douleur qui, pour une fois, n'était pas feinte.
Ashworth laissa tomber le pistolet. Il glissa presque, rattrapa le mur. Le sang battait trop fort dans sa tempe ; Élodie vit ses doigts pâlir.
Puis les voix.
Des bottes sur les pavés, des torches qui léchaient la nuit, des commandements secs en français — « Ici ! Par ici ! » — et Marie jaillit de l'ombre, la jupe retroussée jusqu'aux chevilles, le visage en sueur, suivie d'une colonne de gendarmes en grand uniforme, l'épée à la main, menés par un commissaire à la moustache grise qui prit la scène en un regard : un homme à terre, le bras en sang ; une femme les mains couvertes de terre et de boue, un poignard à manche d'os suspendu au bout de son bras ; un étranger qui perdait son sang contre un mur.
Le commissaire parla. Élodie n'entendit pas les mots. Elle n'entendit que le silence qui suivit la lecture de l'ordre d'arrestation, et la voix de Lefèvre — enfin brisée, enfin autre chose que du mépris — qui beuglait des protestations dans la nuit : trahison, complot, conspiration, on lui enverrait des avocats, des témoins, la liste qu'il fallait brûler, les noms qu'il fallait étouffer.
Personne ne l'écoutait.
Deux gendarmes le soulevèrent. Il passa devant Élodie, le visage décomposé par la rage et l'incompréhension, crachant des injures que la pluie noya. Elle ne le regarda pas. Elle regarda ses mains.
Le poignard à manche d'os était toujours dans sa main. Sa lame n'avait pas goûté le sang.
Pierre, souffla-t-elle sans un son. Je n'ai pas réussi.
Ashworth glissa le long du mur. Marie cria. Élodie saisit le poignard, le fourra dans sa ceinture, et se précipita vers lui, la boue de la catacombe séchant déjà sur sa peau comme un baptême manqué.
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