La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 27: Aftermath: The Unraveling
Le silence, après le tumulte, était presque plus insupportable que les coups de feu. La poussière retombait lentement dans l’antichambre de l’Hôtel de Ville, où l’on avait conduit Lefèvre, menotté, hurlant des menaces à la face des gendarmes qui l’emmenaient. Sa voix s’éteignit dans le couloir, avalée par les pierres épaisses.
Élodie resta immobile, les mains tremblantes, le poignard à lame d’os toujours serré dans sa paume. Elle regarda la trace de sang qu’Ashworth avait laissée sur le sol en s’effondrant, une traînée sombre qui semblait tracer une ligne entre elle et tout ce qu’elle avait connu.
— Il faut le soigner, dit-elle d’une voix qu’elle ne reconnut pas.
Marie, déjà agenouillée auprès d’Ashworth, déchirait sa manche pour exposer la plaie. Le tissu de la chemise était noir de sang coagulé, et la chair autour de la blessure avait pris une teinte violacée, malsaine.
— Ce n’est pas une simple balle, murmura Marie. Il a perdu trop de sang. Il faut un chirurgien, et vite.
Élodie s’accroupit, passa une main sur le front d’Ashworth. Il était brûlant, fiévreux, mais ses yeux s’ouvrirent, cherchant les siens.
— Il… a avoué ? dit-il d’une voix rauque.
— Il a tout avoué, répondit Élodie. Et il est arrêté. Tu es sauf.
Ashworth esquissa un sourire faible, puis ses paupières retombèrent. Marie le souleva avec l’aide de deux soldats restés sur place, et ils le portèrent vers une salle adjacente où l’on avait déjà fait chercher un médecin de la ville.
Élodie les suivit, mais un officier en habit bleu s’interposa, la mine grave.
— Madame Marchand ? Le préfet veut vous voir. Sur-le-champ.
Elle regarda Ashworth disparaître dans la salle, puis suivit l’officier. Après tout ce qu’elle venait de traverser, elle n’avait plus la force de refuser quoi que ce soit.
Le préfet la reçut dans son bureau, derrière un lourd secrétaire d’acajou. Il était maigre, austère, et il la dévisagea comme on inspecte une pièce de monnaie douteuse.
— Vous êtes donc cette veuve qui tient l’auberge du Cheval Blanc, dit-il. Celle qui rendait des services discrets à la police.
Élodie ne répondit pas, se contentant de soutenir son regard.
— Êtes-vous au courant, madame, que le commissaire Lefèvre était non seulement corrompu, mais qu’il trahissait les soldats de Sa Majesté ? Qu’il les vendait aux Anglais comme du bétail ?
— J’ai entendu ses aveux, dit Élodie. Et j’ai vu son carnet.
Le préfet poussa un soupir, ouvrit un tiroir et en sortit une petite boîte de velours bleu. Il la fit glisser vers elle sur le bureau.
— Les services que vous avez rendus à la France ne seront pas oubliés, madame. Le ministre de la Guerre a été informé. Il souhaite vous remettre une médaille, et vous offrir une retraite honorée. Vous avez arrêté un traître, et vous avez protégé un officier anglais sous votre toit — une situation trouble, mais dont on vous sait gré.
Élodie ne toucha pas la boîte. Elle la regarda longuement, puis releva les yeux.
— Je ne veux pas de votre médaille, monsieur le préfet.
Le silence tomba comme une chape.
— Vous refusez ? s’étonna-t-il. C’est un honneur insigne.
— Et vous avez raison de vous étonner, dit-elle d’une voix calme, presque trop calme. Mais je dois vous dire quelque chose que j’aurais dû dire depuis longtemps. Je ne suis pas une simple aubergiste qui rendait de menus services. J’ai servi de moucharde, oui, mais à ma façon, en secret, sans jamais révéler mon nom. J’ai espionné des officiers, des diplomates, des civils. Et je l’ai fait pour survivre, pas pour la gloire.
Le préfet fronça les sourcils.
— Vous… Vous avouez être une espionne ?
— J’ai tenu une auberge pour écouter. J’ai livré des dénonciations anonymes. J’ai piégé des innocents pour prouver ma valeur. Ai-je sauvé des vies ? Sans doute, indirectement. Mais j’ai aussi envoyé des hommes à la mort, sur la foi de mots surpris dans un couloir, sur des regards échangés à une table.
Sa voix se brisa sur les derniers mots, mais elle continua, parce qu’elle avait commencé et qu’elle ne pouvait plus s’arrêter.
— Le commissaire Lefèvre a tué mon mari. Il me l’a crié dans les catacombes, avec une fierté qui me donnait envie de vomir. Et moi, j’ai refusé de l’égorger quand il était à ma merci. Je ne suis ni une héroïne ni une sainte. Je suis une femme qui a menti, volé, triché, et tâché de ne pas perdre son âme en route. Et je ne veux pas d’une médaille pour ça.
Le préfet resta muet un long moment. Puis il se leva, lentement, et fit le tour de son bureau.
— Ce que vous me dites là, madame, est une déposition accablante. En vertu de la loi sur la sûreté de l’État, une telle déclaration vous expose à…
— À une procédure pour espionnage, oui, je le sais. Faites ce que vous avez à faire.
Il la dévisagea, cherchant une faille. Mais Élodie ne cillait plus.
— Vous rendez-vous compte que vous jetez votre vie par la fenêtre ?
— Je rends la mienne, dit-elle. Celle que j’ai volée, à force de mensonges. J’ai fait de mon deuil une arme, et j’ai oublié qui j’étais avant la guerre.
Le préfet retourna derrière son bureau, prit une plume et nota quelque chose sur un registre. Puis il sonna un huissier.
— Faites mettre cette femme aux arrêts, ordonna-t-il. Elle est accusée d’exercice illégal d’activités de renseignement sur le territoire national. Qu’on instruise son affaire.
L’huissier entra, prit Élodie par le bras sans violence, et la conduisit vers la porte. Elle ne résista pas. Au moment de franchir le seuil, elle se retourna.
— Et l’officier anglais ?
— Il sera rapatrié et jugé selon les lois de la guerre, répondit le préfet d’un ton sec. Vous feriez mieux de penser à votre propre sort, madame.
Élodie hocha la tête et laissa l’huissier la mener vers une pièce nue, aux volets clos, où une chaise de bois attendait seule au centre.
Elle s’assit, les mains sur les genoux, le poignard toujours glissé dans sa ceinture, invisible sous son châle. Dans sa tête, la voix de Pierre résonnait, douce, comme elle l’avait entendue lors de leurs dernières nuits avant Austerlitz.
*Tu es plus forte que moi, mon cœur. Tu tiendras._
Elle pleura, enfin, seule dans cette pièce nue, des larmes silencieuses qui coulaient le long de son visage sans qu’elle cherche à les essuyer.
— Le voir. Je veux le voir.
Marie ouvrit la porte de la pièce, quelqu’un avait parlementé, insisté. Elle entra, referma derrière elle, et s’accroupit devant Élodie.
— Il demande après toi, chuchota-t-elle. Ashworth. Ils l’ont installé dans une chambre de l’aile ouest. Il est faible, mais il est vivant.
— Je ne peux pas le voir. On m’a arrêtée.
— Précisément. Il a ordonné à un officier de sa légation de venir te chercher. Il invoque son immunité diplomatique.
Élodie releva la tête, les yeux rougis.
— Son immunité ne couvre pas une espionne française.
— Il le sait. Il a décidé de l’étendre. Il dit que tu es sa prisonnière, qu’il te transporte en Angleterre pour te faire comparaître devant ses supérieurs.
Un éclat de rire amer monta dans la gorge d’Élodie.
— Une prisonnière ? Encore ce rôle ?
— C’est le seul qui vous laisse sortir d’ici, dit Marie. Et moi, ajouta-t-elle en sortant une feuille pliée de son corsage, je t’ai apporté quelque chose. Le carnet de Lefèvre. J’ai réussi à le faire passer avant que les greffiers ne le scellent.
Élodie prit le carnet, l’ouvrit. La liste des ports anglais, des noms, des sommes. La preuve vivante, comme disait Lefèvre, que sa filière n’était pas morte avec son arrestation.
— Garde-le, dit Marie. Utilise-le. C’est la seule monnaie que les Anglais comprendront.
La porte s’ouvrit. Ashworth était là, pâle comme un linge, appuyé sur une canne, un bras en écharpe. Il la regarda, les yeux brillants de fièvre, mais la voix ferme.
— Élodie Marchand, dit-il. Au nom de Sa Majesté britannique, je vous arrête pour espionnage au préjudice des intérêts de la Couronne. Vous comparaîtrez devant un tribunal militaire à Londres. Venez.
Elle le dévisagea un long moment. Puis elle se leva, prit le bras qu’il lui tendait, et le suivit hors de la pièce, laissant derrière elle sa médaille refusée, son auberge confisquée par arrêté, et la vie étouffante qu’elle avait construite sur le mensonge.
Dehors, un fiacre attendait, chevaux fumants dans l’air froid du matin. Ashworth l’aida à monter, s’installa en face d’elle, referma la portière.
— Vous quittez tout, dit-il, comme pour s’en assurer lui-même.
— Je quitte ma prison, répondit-elle. Le reste, je ne sais pas si c’était à moi.
— À Londres, je vous ferai innocenter. Je vous le promets.
— Vous ne me devez rien, Ashworth.
Il la regarda, une lueur étrange dans le regard, celle d’un secret retenu.
— On verra bien ce que je dois, et à qui.
Le fiacre s’ébranla. Élodie jeta un dernier regard par la vitre sale, vers le bâtiment où l’on gardait Lefèvre, vers la ville qui l’avait faite et défaite. Elle n’éprouva ni regret ni triomphe, seulement le poids d’une fatigue immense, celle de quelqu’un qui a menti si longtemps qu’il ne reconnaît plus son propre visage.
Le poignard à lame d’os pesait contre sa hanche, chaud comme une vérité. Elle ne savait pas encore ce qu’elle en ferait. Mais elle savait, au fond d’elle, que la liste de Lefèvre n’était pas morte. Et que sa propre histoire, elle non plus, n’était pas finie.
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