La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 28: The Debt Paid
L’eau clapotait contre la coque avec une régularité funeste, berçant le navire dans une fausse quiétude. Dans la cabine exiguë, l’air empestait le sel, le goudron et quelque chose de plus âcre — la fièvre qui consumait Ashworth par dedans.
Élodie pressait un linge humide sur son front brûlant. Il délirait par moments, murmurant des noms qu’elle ne connaissait pas, des lieux qu’elle n’avait jamais vus. Sa chemise, tachée de sang ancien et de sueur, collait à sa poitrine. La blessure au flanc, qu’il avait reçue dans les catacombes, avait tourné. La chair autour de la plaie était violacée, chaude au toucher, et un filet jaunâtre s’en écoulait.
— Il faut l’opérer, dit le capitaine, un homme taillé dans le granit nommé Barrow. Nous avons un chirurgien à bord, mais il n’a pas ses instruments. Il les a perdus dans le naufrage de son dernier navire.
Élodie releva la tête. Elle avait passé deux nuits sans sommeil, à veiller l’Anglais, à surveiller Lucien qui dormait dans la cale voisine — affaibli mais vivant, grâce à la providence et à l’obstination de Marie. Son frère n’avait pas encore compris la véritable ampleur de ce qu’ils fuyaient. Elle n’avait pas eu le cœur de lui dire que Lefèvre les avait joués tous.
— Quels instruments lui faut-il ? demanda-t-elle.
— Un scalpel, des pinces. Des aiguilles. De quoi couper et recoudre.
Elle hésita une seconde, puis plongea la main dans la poche cousue à l’intérieur de sa robe. Ses doigts rencontrèrent le cuir froid du fourreau, puis le manche d’os. Elle sortit une petite trousse de toile huilée, usée par les années, qu’elle n’avait jamais montrée à personne en Angleterre.
— J’ai ceci.
Le capitaine fronça les sourcils. Elle défit le cordon et déploya la trousse sur la couchette. Les instruments s’y alignaient avec une précision militaire : scalpels à lames fines, pinces recourbées, aiguilles de différentes tailles, une petite scie. Chaque pièce portait le monogramme *P.M.* gravé dans l’acier.
— Pierre Marchand, murmura-t-elle. Mon mari.
Le chirurgien arriva quelques minutes plus tard — un homme maigre, aux doigts longs et sûrs, nommé Docteur Hale. Il examina les instruments avec une approbation silencieuse, s’arrêtant sur le scalpel le plus fin.
— Acier de Tolède, dit-il. Très pur. Un travail d’orfèvre. Votre mari était médecin ?
— Chirurgien militaire. Il servait dans les campagnes d’Italie.
Hale acquiesça sans poser davantage de questions. Il avait l’habitude des morts et des vivants, des histoires que l’on ne raconte pas tout entières.
L’opération fut brève mais brutale. Hale tailla dans la chair infectée, retirant le tissu mort avec une précision froide. Ashworth ne cria pas, mais ses mâchoires se serrèrent jusqu’à craquer, et sa main chercha quelque chose à saisir. Élodie la prit et la tint fermement.
— Restez avec moi, souffla-t-elle. Ne partez pas. Vous me devez une dette.
— C’est vrai, murmura Ashworth, les dents serrées. Je vous dois une dette.
Il perdit connaissance peu après, pendant que Hale recousait la plaie en points réguliers. Le chirurgien s’essuya les mains sur un linge souillé.
— Il a de la chance, dit-il. Encore un jour, et la gangrène aurait pris. Votre mari avait de bons instruments. Il doit être fier que vous les ayez gardés.
— Il est mort.
Hale se tut un long moment, puis rangea soigneusement les outils dans la trousse et la lui tendit.
— Alors il serait fier que vous les donniez à un autre homme de valeur.
Élodie rangea la trousse sans un mot. Elle s’assit auprès d’Ashworth, la tête inclinée, et écouta sa respiration — rapide d’abord, puis plus lente, plus régulière. La fièvre ne tomba pas immédiatement, mais elle cessa de monter.
Les heures passèrent. La lumière changea par le hublot, passant de l’argent sombre de la nuit au rose pâle de l’aube. Élodie ne dormit pas. Elle regardait la mer, les vagues qui fuyaient vers l’horizon, et le visage d’Ashworth, moins pâle qu’une heure plus tôt.
Vers midi, il ouvrit les yeux.
— Vous êtes encore là, dit-il d’une voix rauque.
— Je n’ai pas d’autre endroit où aller, répondit-elle.
Il sourit faiblement, puis son regard tomba sur la trousse posée près d’elle, au sommet de son sac.
— Votre mari.
— Oui.
Il ferma les yeux un moment, comme pour rassembler ses forces.
— Il y a quatre ans, à Marengo, dit-il, j’étais officier sous les ordres d’un certain capitaine Whitman. Nous étions en reconnaissance près d’un village incendié. Votre mari était chirurgien français, capturé après la bataille. Lefèvre l’avait dénoncé comme espion — une fausse accusation, pour couvrir une transaction de prisonniers qui n’aurait pas dû avoir lieu.
Élodie sentit son cœur se serrer.
— Lefèvre était là ?
— Il était là, et il organisait déjà son trafic. Votre mari avait découvert la vérité. Alors Lefèvre l’a fait accuser de trahison, et les Français l’ont condamné à la potence. Whitman devait signer l’ordre de la remise — c’était un échange de prisonniers, un simulacre propre.
Ashworth toussa, la douleur crispant ses traits.
— Whitman trouvait l’affaire trop commode. Il a enquêté. Il a découvert que Lefèvre payait pour le condamner, et que le dossier était fabriqué. Mais Whitman n’a pas pu prouver l’implication de Lefèvre à temps. La sentence était déjà prononcée.
Il ouvrit les yeux et la regarda, cette fois avec une intensité nouvelle.
— J’étais jeune lieutenant à l’époque. Whitman m’a dit : « Cet homme va mourir pour une faute qu’il n’a pas commise. Va le voir. Donne-lui une dignité. »
Pierre avait été dans sa tente la veille de l’exécution. Il n’avait pas pleuré, pas supplié. Il avait remis sa trousse au jeune officier anglais et avait dit : « Si vous croisez un jour ma femme, donnez-lui ceci. Dites-lui que j’ai choisi de mourir debout, pour ne pas entraîner les miens dans ma tombe. »
Ashworth tendit la main vers la trousse, mais ne la prit pas.
— Je vous dois cet acier, dit-il. Et ce que j’ai fait sur ce bateau — vous montrer ce que je vaux, vous protéger de Lefèvre, traverser la Manche avec vous — tout cela, je l’ai fait pour rembourser une dette que je n’ai jamais pu solder. Votre mari m’a donné sa mort pour que je vive honorablement. J’ai essayé de vous rembourser par ma vie.
Élodie resta immobile, les yeux brûlants.
— Vous saviez, depuis le début.
— Je savais qui vous étiez. Je ne savais pas que vous seriez ce que vous êtes.
Il tourna la tête et ferma les yeux.
— Ce scalpel, c’est lui qui m’a coupé la fièvre, dit-il. Une dette remboursée, peut-être. Mais je crois que je vous dois encore beaucoup plus.
Elle ne répondit pas. Elle prit la trousse, l’ouvrit, et fit glisser le scalpel le plus fin entre ses doigts. L’acier était froid, mais il se réchauffa rapidement à son contact. Il avait tenu la vie de Pierre, puis celle d’Ashworth. Il tenait encore une histoire qu’elle n’avait pas fini de comprendre.
— Je ne vous réclamerai jamais une dette, dit-elle enfin. Pierre m’a appris que la dette ne se compte pas en morts, mais en vivants.
Elle rangea le scalpel et referma la trousse. Dehors, le vent commençait à se lever.
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