La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 29: The Storm
Le ciel s’était déchiré en moins d’une heure. Élodie le sentit dans ses os avant même de le voir — cette pression sourde qui annonce la colère de l’Atlantique. Sur le pont du *Mercury*, les matelots couraient comme des fourmis affolées, amarrant ce qui pouvait l’être, jetant par-dessus bord ce qui ne méritait pas de survivre.
Le capitaine Hargrove, un homme dont la barbe grise mangeait le visage, hurla depuis la dunette : « Prenez le foc ! Pouvez pas le voir, ce nuage ? On va manger la mer, bande d’imbéciles ! »
Ashworth était appuyé contre le bastingage, le visage blanc comme la toile qu’on ferlait au-dessus de lui. Sa blessure, rouverte par les mouvements brutaux du navire, tachait sa chemise d’un rouge sombre. Élodie le rejoignit, la tunique de marin qu’on lui avait donnée trop grande pour ses épaules.
« Vous devriez descendre dans la cale, dit-elle.
— Et laisser le *Mercury* dans les mains de ces — » il fut interrompu par une quinte de toux qui secoua sa poitrine, et le sang parut à ses lèvres. « ... ces gabiers qui n’ont jamais vu une tempête de la Manche ? »
Une silhouette pointa du doigt l’horizon. « Voile à tribord ! Deux ! Trois ! »
Élodie plissa les yeux. Entre les rafales de pluie, elle distingua les coques effilées, les huniers gouvernés par la régularité martiale qui ne trompe jamais. Français. Elle avait navigué assez souvent avec son père, gamine, pour reconnaître une frégate de la République — et ce n’étaient pas des navires marchands.
« Corsaires, cracha Hargrove. Ou pire. Ils nous attendaient, ou c’est le hasard — mais on aura pas le choix. On file ou on se bat, et on n’a pas de quoi se battre. »
Ashworth fit un pas et s’effondra. Élodie le rattrapa de justesse, ses bras solides comme des cordages électriques. Le sang du lieutenant se répandit sur sa manche. « Merde, dit-elle entre ses dents. Vous perdez trop. Descendez.
— Pas... pas le temps. Élodie. Écoutez-moi. »
Il attrapa son poignet d’une main humide et tremblante. « Je n’ai plus la force de tenir la barre. Hargrove est bon, mais il connaît cette côte comme une vache connaît le latin. Vous, vous avez navigué. Vous savez lire la mer. »
Elle se figea. « Vous voulez que je prenne le commandement ?
— Prenez la barre. Pas le commandement — la barre. Je connais vos mains. Elles ne tremblent pas quand tout le monde tremble. » Il toussa encore, et le sang éclaboussa son col. « Et je sais que vous avez déjà sauvé plus de vies que vous ne le croirez jamais. »
Une vague haute comme une maison frappa le flanc du *Mercury*. Le navire gémit de toute sa charpente. Les hommes se crurent perdus. Debout au milieu, Élodie Marchand sentit la décision se prendre dans sa poitrine, là où le médaillon de son père pesait contre sa peau.
« Hargrove ! » Sa voix traversa le vent comme un couteau. « À moi la barre. Faites carguer le grand hunier, gardez le foc et la misaine. On passe dans le vent au prochain creux. »
Le vieux capitaine hésita une seconde, ses yeux allant d’Ashworth effondré à cette femme inconnue vêtue en mousse. Puis il hocha la tête, trop fatigué pour discuter, trop expérimenté pour ne pas reconnaître un ordre juste.
Élodie courut à la barre. Ses mains saisirent le bois lisse, poli par les paumes de tant d’autres avant elle. Le *Mercury* semblait un animal immense et souffrant, fouetté par une mer qui voulait sa vie. Mais elle l’avait déjà vu, ce rythme — la manière dont une vague s’amuse avant de frapper, le moment exact où l’on doit tourner la barre non pas contre le flot, mais avec lui, comme on tourne un cheval qui a peur pour le forcer à continuer.
« Larguez ! » hurla-t-elle une fois de plus. « Maintenant ! »
La toile claqua, se gonfla, claqua encore. Le mât de misaine plia mais tint. Le *Mercury* s’inclina, si fort que l’eau passa par-dessus les bastingages et engloutit le pont jusqu’à ses tibias. Élodie tint la barre. Ses pieds cherchèrent l’appui qu’elle connaissait d’instinct, cette danse que les marins n’apprennent qu’après des années de mer. C’était étrange — tout ce que son père lui avait enseigné dans un bateau de pêche normand remontait comme si c’était hier, et non dix ans.
Une trombe d’eau la frappa. Elle cracha, secoua la tête, se remit à la barre.
« À tribord ! cria une voix — un jeune matelot, Manchet, dont les yeux rouges disaient la fatigue et la peur. Un rocher ! »
Élodie tira. La barre refusa une seconde, puis tourna dans un hurlement de bois contre bois. Le *Mercury* passa à quelques brasses d’une masse noire qui dressait ses dents hors de l’écume.
Ashworth, accroché à la base du mât d’artimon, leva faiblement le pouce. Elle vit son sourire même à travers la pluie.
Le choc vint sans avertissement — un craquement sec, un gémissement de mât morte. Le grand mât de hune se brisa, entraînant avec lui voile et vergues dans un torrent de cordages qui s’abattirent sur le pont comme des serpents de fer. Un cri, un homme projeté par-dessus bord.
Élodie n’eut que le temps de voir Hargrove trancher d’un coup de couteau le cordage le plus proche et plonger dans le rouleau.
« Hargrove ! hurla-t-elle. L’homme à la mer ! »
Mais le capitaine avait disparu sous la vague, et dans ces eaux, à cette heure, sous cette pluie — elle ferma les yeux une seconde.
« On continue, dit-elle d’une voix plus douce. On coupe les haubans. On vire de bord. »
Un matelot, Tremblay, la regarda sans comprendre, puis obéit. Les ordres se déroulaient d’elle comme des prières qu’elle n’avait jamais apprises mais qu’elle connaissait par cœur.
Deux heures. Trois peut-être, elle ne savait plus. La pluie se fit grise, tamisée, presque tendre. Le vent tomba comme un soufflé. Autour d’eux, la mer se couvrit de brume — une épaisseur laiteuse qui avala les bruits et les formes.
« Les Français ? demanda Ashworth, émerveillé de la trouver encore vivante, encore debout derrière la barre.
— Disparus dans la brume. Ou nous avons semé. Ou la tempête a fait son travail pour nous. »
Elle tendit l’oreille. Rien. Juste le clapotis de l’eau contre la coque éclopée, et la toux d’Ashworth.
« La côte anglaise à l’aube, murmura Tremblay qui tenait la carte dégoulinante. Si la mer ne nous mange pas avant. »
Le soleil se leva par degrés, timide, laiteux, comme s’il n’avait pas envie de regarder ce qui restait du *Mercury*. Mais la côte vint — une ligne sombre, des falaises blanches, un phare usé qui battait encore la mesure au-dessus des flots calmés.
« Douvres, dit Ashworth, affalé sur un baril de biscuit, blême mais vif. Nous y voilà. »
Élodie regarda l’angle de la côte, la forme de la baie. Et puis, au-dessus des falaises, elle la vit.
Une voile. Noire sur le ciel pâle. Deux. Trois.
Sa mâchoire se serra. « Françaises, dit-elle entre ses dents. Ils nous attendaient. Ou — » elle cligna des yeux.
Ce n’étaient pas des navires de guerre. C’étaient des navires marchands, des cotres rapides, des coques de contrebandiers qu’elle avait vus mille fois dans le port de Dieppe. L’un d’eux tira un coup de canon à poudre — un signal, pas un boulet.
« Un leurre », souffla Ashworth.
Le vrai danger, elle le réalisa dans une glace froide qui lui coula le long de la colonne vertébrale : si les vrais navires étaient derrière eux, à l’ouest, et qu’on les laissait entrer dans le piège — alors Lefèvre n’avait peut-être pas dit son dernier mot depuis sa prison. Son réseau était plus étendu que la Manche ne les séparait de ses hommes. Et l’un d’eux les suivait de loin, attendant qu’ils accostent en Angleterre pour frapper là où ils se croyaient enfin en sécurité.
« Regardez, murmura Ashworth en désignant un navire qui sortait du port de Douvres. Un pavillon anglais. De guerre cette fois. »
Le bâtiment avançait droit sur les leurres français, qui virèrent de bord et s’enfuirent vers le large dans une manœuvre parfaitement synchronisée.
Élodie ne les vit même pas partir. Elle regardait le drapeau anglais battre au vent, celui de la protection — et de la prison qui l’attendait sur la terre ferme.
Elle glissa la main sous sa chemise et toucha le manche en os du poignard de Lefèvre.
Une seule certitude la tenait debout : elle n’était pas la femme qu’ils croyaient tous voir débarquer.
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