La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 30: The Calm Before
Le cri des mouettes perça la brume grise comme un présage. Élodie sentit la coque du *Mercury* racler contre les pieux du quai de Douvres, un grondement sourd qui traversa ses semelles encore imprégnées de sel. Autour d’elle, les marins survivants s’affairaient à jeter les amarres avec une hâte maladroite, épuisés par la tempête qui avait failli les engloutir.
Ashworth était adossé au bastingage, le visage aussi pâle que la voile déchirée qu’on repliait au-dessus de lui. Il serrait son bras bandé contre sa poitrine, les mâchoires crispées. Élodie compta les gouttes de sang qui perlaient à travers le linge. Une, deux, trois. La fièvre avait dû le reprendre, cette chaleur sourde qui le consumait par à-coups depuis l’opération.
— Restez près de moi, murmura-t-il sans tourner la tête. Laissez-moi parler.
Elle acquiesça, la main glissant instinctivement sous son manteau vers le poignard à manche d’os. Son poids familier contre sa hanche était la seule certitude qu’elle possédait désormais.
Le ponton vibra sous des pas lourds. Trois hommes en uniforme écarlate approchèrent, précédés par un officier au visage taillé à la serpe, qui les dévisagea comme on inspecte un chargement suspect.
— Capitaine Ashworth ? Nous avons reçu le signalement de votre navire par la vigie de la falaise.
— Lui-même, répondit Ashworth d’une voix rauque. Et vous êtes ?
— Lieutenant Whitmore, de l’autorité portuaire de Sa Majesté. Nous devons vérifier votre identité. Des rapports font état d’activité française dans la Manche.
Ashworth esquissa un sourire qui ne toucha pas ses yeux.
— Vous voulez dire que vous avez vu la flottille de leurres français et que vous craignez que je sois l’un d’eux.
Le lieutenant Whitmore ne sourit pas.
— Je crains de devoir vous demander de descendre à terre, monsieur. Vous et votre… compagne.
La façon dont il prononça le mot compagne en disait long. Élodie sentit le regard de l’officier glisser sur son manteau de drap grossier, ses bottes déformées par le sel, ses mains calleuses. Une femme de marin, tout au plus, embarquée par accident. Puis il remarqua la qualité de son visage, et sa perplexité grandit.
— La dame est sous ma protection diplomatique, dit Ashworth.
— Votre protection diplomatique, répéta Whitmore. Voilà qui est curieux, car nous n’avons reçu aucun document annonçant votre arrivée, capitaine. Et le ministère des Affaires étrangères n’a pas votre nom sur ses registres d’agents en mission.
Le silence qui suivit fut plus lourd que la brume.
Ashworth respira lentement, et Élodie vit ses doigts blanchir sur le bastingage.
— Je comprends votre prudence, lieutenant. Mais je voyageais incognito. Mes instructions sont dans mon portefeuille, scellées par le ministère lui-même.
— Alors je vous prie de me les montrer.
Ashworth hésita une fraction de seconde. Cette hésitation fut un coup de poignard dans le ventre d’Élodie. Elle ne l’avait jamais vu hésiter. Même au fond des catacombes, armé et blessé, il avait été d’une constance de roc.
— Je les ai confiées à ma compagne, dit-il enfin. Pour les préserver de l’eau de mer. Élodie, le portefeuille…
Elle ne le lui avait pas rendu ? Elle fouilla sa mémoire. Après la tempête, quand elle avait repris la barre, Ashworth avait glissé un objet dans sa poche à elle. Elle l’avait oublié, trop occupée à manœuvrer. Sa main rencontra le cuir souple d’un portefeuille, glissé contre sa poitrine.
Elle le tendit à Whitmore d’une main qui ne tremblait pas.
L’officier l’ouvrit, examina les sceaux à la lumière tamisée. Ses yeux parcoururent les lignes d’une écriture fine. Une ride se creusa entre ses sourcils.
— Le sceau est celui du Foreign Office, murmura-t-il. Mais je dois vérifier auprès du quartier général. Vous attendrez au Crown & Anchor. Je posterai des hommes pour veiller sur vous.
— Bien entendu, répondit Ashworth d’un ton léger qui démentait la tension de son cou.
Ils descendirent du navire derrière deux soldats en armes. Élodie marchait à côté d’Ashworth, soutenant son pas sans en avoir l’air. Il puait la fièvre et le sang séché, mais il tenait debout par pure volonté.
Le Crown & Anchor était une taverne de marins, noire de suie et sentant le tabac froid. On les installa dans une salle privée, près d’un feu qui tirait mal. Ashworth s’effondra sur une chaise dès que les soldats furent dehors, la tête rejetée en arrière.
— Cela va mal, dit-il, la voix blanche.
— Vous auriez dû le dire plus tôt. Vous sentez la mort.
Il rouvrit les yeux, et pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, elle y vit une fissure.
— Ce n’est pas ma blessure qui m’inquiète, Élodie. Le portefeuille que vous avez remis à Whitmore… c’est le faux. Celui qui annonce que je suis un agent français.
Le sol sembla se dérober sous elle.
— Quoi ?
— Le vrai portefeuille, celui qui prouve ma mission, est resté dans ma cabine du *Mercury*. Avec mon manteau de rechange. Et Hargrove est mort dans la tempête. Personne ne peut certifier mon identité.
Élodie serra les poings si fort que ses ongles s’enfoncèrent dans ses paumes.
— Vous saviez que ce portefeuille était faux, et vous me l’avez confié ?
— Je voulais que vous ayez quelque chose à montrer… si quelque chose m’arrivait sur le navire. Le faux est bien fait, il tiendrait un examen rapide. Pas instruction auprès du Foreign Office.
Elle voulut hurler. Au lieu de quoi, elle se tourna vers la fenêtre, vers le gris humide de Douvres.
C’est là qu’elle vit l’homme.
Il se tenait sous l’auvent de la boutique d’en face, vêtu d’un caban de pêcheur, mais ses bottes étaient celles d’un cavalier. Et ses yeux ne quittaient pas la taverne. Lorsqu’il croisa le regard d’Élodie, il ne détourna pas la tête. Il inclina simplement son chapeau.
Un geste de reconnaissance. Une menace poli.
— Ashworth, dit-elle d’une voix blanche. Lefèvre avait des hommes à Douvres. Vous en êtes sûr ?
Il se leva d’un effort, vint regarder par-dessus son épaule.
— Cet homme, vous le connaissez ?
— Non. Mais il me connaît.
Il n’eut pas le temps de répondre : la porte s’ouvrit sur un garçon d’auberge, essoufflé, une lettre à la main.
— Madame Marchand ? Une dépêche de France. Le paquebot de Calais l’a apportée à l’aube.
Élodie arracha le pli. Le papier était taché de graisse et de pluie, mais le sceau était intact : celui de la maison de sa voisine, vieille Madame Bisset, qui tenait la boulangerie en face de l’auberge.
Elle lut. Et le monde s’arrêta.
*« L’incendie a ravagé l’établissement. Les témoins parlent d’hommes en noir, des gens de Lefèvre, qui ont versé l’huile et allumé le feu au matin. Il ne reste rien de votre bien, ni du passé. Que Dieu vous garde, Élodie. »*
La lettre tomba de ses doigts. Son auberge. Le refuge que Pierre lui avait légué, la seule chose qu’elle avait bâtie sur la tombe d’une vie déchirée. Réduite en cendres par des hommes qui ne craignaient plus leur maître emprisonné.
Elle sentit les murs de la taverne se refermer autour d’elle. Elle n’avait plus rien. Son pays l’avait arrêtée. Sa maison n’était plus que cendres. Son mari était mort et son frère était sauvé, et il ne lui restait rien de tout cela.
Sa main glissa sous son manteau. Le manche d’os était tiède contre ses doigts.
— Élodie, dit doucement Ashworth. Regardez-moi.
Elle releva la tête. Ses yeux gris la fixaient avec une intensité qui traversait la fièvre.
— Vous m’avez sauvé la vie à trois reprises depuis Paris. Vous avez perdu votre auberge, votre honneur, votre pays. Vous auriez tous les droits de me détester.
Sa voix se brisa à peine.
— Mais si vous me laissez faire, je vais vous rendre tout cela. Je vous le jure sur la mémoire de votre mari.
Elle ne savait pas encore que Whitmore reviendrait avec un mandat d’arrêt pour désertion. Elle ne savait pas que sa parole ne suffirait pas à le sauver.
Mais elle savait qu’elle n’avait plus rien à perdre.
— Alors vous ferez mieux de tenir votre serment.
Dans la rue, l’homme au caban de pêcheur s’était éclipsé.
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