La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 31: The Lie Unmasked
L’officier anglais ne sourit pas. Il replia le document sans le rendre, le glissa dans sa tunique, et fixa Ashworth d’un regard qui n’avait plus rien d’une formalité douanière.
« Capitaine Ashworth. Vous êtes bien celui que nous attendions. »
Élodie sentit le souffle lui manquer. Autour d’eux, la taverne de Douvres semblait retenir son haleine. La fumée des pipes stagnait, les voix s’étaient tues. Ashworth, le visage livide sous le bandage qui lui enserrait l’épaule, ne cilla pas.
« Alors vous savez qui je suis, dit-il.
— Nous savons qui vous prétendez être. Et ce que vous avez fait à Brest, l’année dernière. »
Le mot tomba comme une pierre dans l’eau calme. Brest. Élodie chercha le regard d’Ashworth, mais il ne la regarda pas. Il regardait l’officier, et dans ses yeux passa quelque chose qu’elle n’y avait jamais vu : non pas la peur, mais la fatigue d’un homme qui se savait rattrapé.
« Cette mission était compromise, dit Ashworth d’une voix basse. J’ai choisi de sauver mes hommes plutôt que de livrer un nom qui n’aurait servi qu’à les faire pendre.
— Le duc n’a pas entendu les choses de cette oreille. Il parle de désertion devant l’ennemi. »
Élodie fit un pas en avant. « Il était blessé. Il a failli mourir sur ce navire. Vous ne pouvez pas—
— Madame. » L’officier se tourna vers elle, poli mais sans chaleur. « Le capitaine Ashworth relève de la justice militaire. Votre présence ici n’y change rien. Il devra répondre de ses actes devant un tribunal. »
Ashworth posa une main sur son bras. Un geste léger, presque imperceptible, mais qui lui intima de se taire. Pour la première fois, elle vit sa main trembler.
« Laissez, Élodie. Il dit la vérité. Je savais que ce moment viendrait. »
L’officier les conduisit à travers la ville, non vers une prison, mais vers un bâtiment bas et sombre qui dominait le port. Une caserne. On les fit attendre dans une pièce nue, éclairée par une unique fenêtre donnant sur la mer grise. Ashworth s’assit, la tête basse, et Élodie resta debout, les poings serrés.
« Vous auriez dû me le dire.
— Vous aurais-je crue si je vous avais dit : je suis un espion anglais, et en plus un déserteur ? »
Elle n’avait pas de réponse. Il releva la tête, et dans ses yeux elle vit la vérité nue, débarrassée de tout artifice. « À Brest, j’avais ordre d’infiltrer un régiment français. On m’avait donné un nom, un contact, et une mission : livrer le colonel Lefèvre à nos alliés russes. Mais le contact était un double agent. Il a vendu mes hommes. J’ai eu le choix : obéir et les envoyer à la mort, ou rompre ma couverture et les sauver. J’ai choisi de les sauver. Le duc de Wellington ne m’a jamais pardonné d’avoir fait passer des vies avant les ordres. »
« Alors vous n’êtes pas un traître, souffla Élodie.
— Je suis un homme qui a désobéi. Pour l’armée, c’est la même chose. »
La porte s’ouvrit. Un officier entra, plus âgé, les tempes grises, portant un dossier épais. Il s’arrêta devant eux, les dévisagea tour à tour, puis déposa le dossier sur la table.
« Capitaine Ashworth. Le tribunal est convoqué. Vous comparaîtrez demain à l’aube. »
Ashworth se leva. Élodie vit la douleur tordre sa mâchoire, le poids de la fatigue qui creusait ses traits. Il fit face à l’officier, le menton levé.
« Et si j’avais une mission à proposer ? Une mission qui effacerait ma dette ? »
L’officier sourit. Un sourire mince, sans chaleur. « Le duc disait que vous tenteriez le coup. Il y a en effet une mission. Une mission dangereuse, pour laquelle nous avons besoin d’un homme qui connaît la langue, le pays, et qui est prêt à mourir. Le général Moreau, prisonnier en France, doit être exfiltré avant que Lefèvre ne le fasse exécuter. C’est un proche de l’Empereur. Nous ignorons s’il est acquis à sa cause ou prêt à retourner sa veste. Mais s’il tombe, l’équilibre du pouvoir bascule. »
Ashworth resta impassible. « Et si je refuse ?
— Vous serez pendu pour désertion avant la fin de la semaine. »
Un silence. Élodie regarda la mer à travers la fenêtre, les mouettes qui criaient sur les quais, les voiles des navires qui tanguaient au loin. Elle pensa à son auberge en cendres, à son frère disparu, à Pierre, dont le spectre ne cessait de la suivre. Et elle pensa à l’homme qui se tenait devant elle, qui avait sauvé son frère sans qu’elle le sût, qui avait porté pendant des années le poids d’une faute qui n’était pas la sienne.
« J’irai avec lui », dit-elle.
L’officier la regarda, surpris. Ashworth se tourna vers elle, les yeux écarquillés. « Élodie. Non. Vous n’avez aucune obligation—
« J’ai perdu mon auberge. J’ai perdu mon pays. J’ai perdu mon mari. » Sa voix était ferme, plus ferme qu’elle ne l’avait été depuis des semaines. « La seule chose qui me reste, c’est de savoir qui je suis. Et je ne suis plus la veuve Marchand qui sert des bières aux officiers. Je ne suis plus l’espionne de la police de Fouché. Je suis… » Elle chercha ses mots, les trouva au fond d’elle-même. « Je suis celle qui tient le gouvernail quand la mer se déchaîne. Et je ne laisserai personne d’autre sombrer si je peux l’empêcher. »
Ashworth la dévisagea, et quelque chose se défit dans son visage. La dureté, la réserve, le secret – tout cela tomba, et il ne resta qu’un homme épuisé, devant une femme qui venait de choisir de le suivre à la mort.
« Il y a une chose que vous devez savoir, murmura-t-il. Sur votre mari. »
Le sang d’Élodie se glaça. « Pierre ?
— La lettre que j’avais sur moi, à Brest. Ce n’était pas une lettre de dénonciation. C’était son dossier. Son ordre d’exécution. » Il ferma les yeux, comme si les mots lui coûtaient plus que le plomb. « Votre mari n’a pas été fusillé pour trahison. Il a été exécuté parce qu’il avait découvert la vérité sur Lefèvre et refusé de la taire. C’est lui qui m’a demandé de protéger sa famille. C’est lui qui m’a envoyé vers vous. »
Élodie ne pleura pas. Elle resta immobile, les mains serrées sur le manche du scalpel qu’elle portait à sa ceinture. Le fantôme de Pierre, enfin, n’était plus un fantôme. Il était un homme qui avait choisi de mourir pour la vérité. Et elle, à son tour, venait de choisir de vivre pour la même cause.
L’officier consulta sa montre. « Le navire lève l’ancre à minuit. Vous avez deux heures. »
Ils sortirent dans le vent salé. La nuit tombait sur la mer, et quelque part, au-delà de l’horizon, la France les attendait – et avec elle, la promesse d’une vérité qui n’avait pas fini de se dévoiler.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.