La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 33: The Watch Returns
La nuit était une encre épaisse, trouée seulement par la lumière blafarde de la lanterne que le patron de la barque avait accrochée à la proue. L’eau clapotait contre la coque, un bruit régulier et sourd qui semblait compter les secondes depuis qu’ils avaient quitté la côte anglaise. Élodie Marchand remonta le col de son manteau, mais le froid ne venait pas du vent. Il venait de l’intérieur.
Elle tourna le poignet. La montre bleue luisait faiblement sous la lune, les aiguilles fines comme des prières. Pierre l’avait portée pendant la campagne d’Égypte. Il l’avait portée quand il était mort.
Assis en face d’elle, Ashworth respirait lentement, la main posée sur sa blessure à travers la toile de sa chemise. Il n’avait pas reparlé depuis qu’ils avaient quitté le port. Sa mâchoire restait serrée, mais non plus par la douleur. Par autre chose.
— Vous l’avez portée longtemps ? demanda-t-il enfin, en désignant la montre.
Élodie baissa les yeux. Le bleu de l’émail semblait plus profond la nuit.
— Je ne savais pas qu’elle existait. Elle est arrivée après sa mort, avec ses affaires, de l’armée. Je l’ai gardée sans savoir.
— Elle n’aurait pas dû vous parvenir.
Elle releva la tête. Il tenait la lanterne du regard, sa barbe naissante marquant des ombres sous ses pommettes.
— Expliquez-moi, dit-elle doucement. Pas la version officielle. Tout.
Ashworth ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, ils étaient plus vieux que son visage.
— Pierre était lieutenant dans le 7e régiment d’infanterie légère. Officier de renseignement, officieusement. Il opérait derrière les lignes ennemies, en Italie, en Autriche. Il a découvert des choses sur Lefèvre. Pas des rumeurs. Des noms, des dates, des trahisons en temps de guerre. Il a transmis les preuves par un canal qu’il croyait sûr.
— Lefèvre les a interceptées, dit Élodie, la gorge sèche.
— Il les a interceptées et il a attribué les trahisons à Pierre. Un procès bâclé, une heure pour préparer sa défense. Il n’a pas eu de chance. Mais il a eu un témoin.
Elle respirait à peine.
— Vous.
— J’étais jeune. Sous-lieutenant. Je gardais la porte de la salle d’audience. J’ai tout entendu. Quand ils l’ont emmené, le colonel m’a ordonné de le conduire au peloton. Pierre a marché devant moi, les mains liées dans le dos. Il savait. Je le voyais à sa nuque, à la façon dont il ne tremblait pas. Il savait qu’il allait mourir pour la vérité d’un autre homme.
La barque tangua. Le patron jura à voix basse en manœuvrant la voile.
— Avant de s’agenouiller, reprit Ashworth, il s’est retourné. Il m’a regardé. Il avait des yeux qui semblaient lire en vous, madame. Il m’a dit, d’une voix que je n’oublierai jamais : « Vous êtes jeune. Vous survivrez. Allez voir ma femme. Dites-lui que je n’ai pas trahi. Dites-lui que je l’aimais. Et si Lefèvre tombe un jour, que ce soit pour vous qu’il tombe. »
Le silence s’étendit entre eux, aussi large que la Manche.
— Je n’ai pas tiré, murmura Ashworth. Le commandant du peloton a dû l’ordre. J’étais paralysé. Un sergent a dû me pousser. Quand le fusil est parti, j’ai juré sur sa tombe que je porterais sa dette jusqu’à ce que la mort me prenne ou que Lefèvre soit jugé pour ses crimes.
Élodie déglutit. Les larmes ne venaient pas. Elles étaient trop profondes, noyées quelque part sous sa poitrine.
— Il disait votre nom, continua Ashworth. Dans les minutes avant la fin. Il ne parlait pas de lui. Il parlait de vous, de l’auberge, des jours qu’il avait passés avec vous avant la guerre. Il a souri en parlant de votre façon de faire du pain quand vous étiez fâchée. Il disait que vous pétrissiez plus fort.
Elle ferma les yeux. Le souvenir était si précis, si domestique, que la douleur traversa une armure qu’elle ne savait pas avoir.
— Et il ne vous en voulait pas, dit-elle. Vous qui avez assisté à sa mort. Vous qui avez tenu le fusil.
— Il ne m’en voulait pas. Il me l’a dit. Il m’a dit : « Vous n’êtes que l’outil. L’homme qui a ordonné, c’est celui qui doit porter le sang. Je ne vous maudis pas, lieutenant. »
Il rit brièvement, un son sans joie.
— J’ai porté sa grâce comme un poids plus lourd que sa haine. Un homme peut se défendre contre la haine. Contre la bonté d’un mort, il n’y a pas de défense.
Élodie baissa les yeux vers la montre. Le verre était légèrement rayé. Pierre avait toujours été maladroit avec ses affaires. Une fois, il avait laissé tomber sa gourde dans le puits du village. Il avait ri en la remontant, tout mouillé.
— La nuit où il est parti pour la dernière fois, murmura-t-elle, il a mis cette montre dans ma main et il m’a dit : « Je te la laisse. Quand je reviendrai, tu me la rendras pour que je voie l’heure de notre retrouvailles. » Il souriait. Il ne parlait jamais de mourir. Il en parlait toujours comme d’une absence vague, un voyage dont on revient.
Elle tourna le cadran vers la lumière.
— Je n’ai jamais connu sa tombe. On m’a dit qu’il avait été inhumé à l’étranger, dans un cimetière militaire. Je n’avais pas le droit de m’y rendre. La guerre, les permissions, tout ce qui vous empêche de dire au revoir à ceux que vous aimez.
Ashworth la regarda, puis il regarda la montre.
— Vous pensez la rendre à sa tombe.
— Il a dit que je la lui rendrais à son retour. Il n’est pas revenu. Alors j’irai à lui.
La décision se forma dans sa poitrine, non pas avec fracas mais avec une évidence calme, comme une porte qui s’ouvre dans un mur que l’on croyait plein.
— Après Moreau, dit-elle. Une fois que Lefèvre sera — si nous survivons — je traverserai la Méditerranée. Je trouverai sa tombe en Égypte. Je poserai la montre dessus. Et je lui dirai que je sais.
— Que vous savez quoi ?
— Qu’il n’a pas trahi. Qu’il était innocent. Que je le sais.
Elle releva les yeux vers lui, et pour la première fois depuis des jours, la serre qui lui écrasait la poitrine se desserra d’un cran.
— Et je lui dirai que vous avez tenu votre promesse, lieutenant. Que vous m’avez trouvée. Que vous me protégez toujours.
Ashworth soutint son regard, et quelque chose passa entre eux dans l’obscurité. Une promesse ancienne, un lien que Pierre lui-même avait forgé, de loin, avec des mots prononcés devant un peloton d’exécution.
— Il faudra survivre pour faire ce voyage, dit-il doucement.
— Alors je survivrai.
La barque fendit une vague plus haute. Le patron pointa la côte sombre qui se dessinait à l’horizon. Des lumières minuscules clignotaient — un village français, des fenêtres, des vies ordinaires.
— Encore une heure, cria le patron.
Élodie glissa la montre sous sa manche, contre sa peau. Le métal était froid, mais elle le sentit se réchauffer à son poignet. Elle imaginait Pierre la portant dans le désert, compter les heures de l’attente, entouré de sable et de sang.
La côte se rapprochait. La mission commençait. Et quelque part, dans les profondeurs de sa décision, elle sentit qu’elle tenait plus qu’un objectif militaire. Elle tenait un chemin. Un pèlerinage. Une fin possible à six ans de deuil.
— Une dernière chose, dit Ashworth, sa voix s’affermissant malgré sa blessure.
— Oui ?
— Quand vous posez la montre sur sa tombe — si vous la posez — ne le faites pas pour lui. Il ne ressent plus rien. Faites-le pour vous. Pour fermer la porte et trouver la paix qu’il a dû souhaiter pour vous, depuis l’autre côté.
Elle détourna les yeux, vers la mer.
— Je ne promets rien, dit-elle. Mais je vais y aller.
Et la barque entra dans les eaux sombres de la France occupée, portant une veuve en mission, un soldat blessé, et une montre bleue retournant vers son mort.
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