La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 35: The Medallion of Peace
Le vent sifflait entre les dunes, soulevant des tourbillons de sable qui s'écrasaient contre la barque échouée. Élodie s'appuya contre le bois chaud, les jambes en coton après la course épuisante. Ashworth, à genoux près d'elle, pressait son mouchoir imbibé de sang sur sa blessure rouverte.
— Vous saignez comme un porc qu'on égorge, murmura-t-elle.
Il ricana, le visage gris de fatigue.
— Flatterie inutile, madame Marchand. Je le sais déjà.
Selim, debout à quelques mètres, surveillait la crête des dunes. Leur bateau de sauvetage — une barque de pêcheur volée à une heure de là — dansait sur l'eau calme. La garnison française qui les pourchassait n'avait pas encore montré son nez, mais ce n'était qu'une question d'heures.
Du coin de l'œil, Élodie vit une silhouette descendre de la dune opposée. Elle saisit le poignet d'Ashworth.
— On a compagnie.
L'homme qui approchait marchait d'un pas égal, sans hâte. Un manteau de toile brune, un visage buriné par le soleil, et une démarche qui n'avait rien d'un soldat. Il leva les mains en signe de paix avant même d'être à portée.
— Vous êtes ceux que je cherche, lança-t-il dans un français impeccable mais teinté d'un accent anglais.
Ashworth se releva, la main sur la crosse de son pistolet.
— Qui vous envoie ?
L'inconnu s'arrêta à dix pas. Il défit sa chemise et sortit un médaillon d'or qu'il tendit devant lui. Sur le métal, deux visages en profil se faisaient face : l'aigle impérial français et le lion britannique.
— Je m'appelle Alexander Whitmore. Je travaille pour un comité secret des deux côtés de la Manche. Des hommes qui pensent que cette guerre est folie.
Whitmore sourit sans joie.
— Des hommes qui, comme vous deux, ont perdu des êtres chers à cause de cette folie. J'ai un traité de paix dans ma malle — signé en principe par des plénipotentiaires des deux nations. Il ne manque que les signatures définitives de l'Empereur et du Premier Ministre. Venez.
Ils le suivirent derrière la dune, où deux chevaux attendaient près d'une tente de toile légère. À l'intérieur, sur une table de campagne, un rouleau de parchemin scellé de cire rouge reposait.
— Certains gestes méritent d'être tentés, dit Whitmore en déroulant le document. J'ai passé huit ans à essayer de rapprocher nos nations. Voilà le fruit de ce travail.
Élodie parcourut le texte. Garanties territoriales, libre-échange, restitution des prisonniers. Les mots se brouillaient sous ses yeux fatigués.
— Qui d'autre sait que cela existe ? demanda-t-elle.
— Peu de monde. Assez pour le protéger jusqu'à présent. Mais si vous refusiez, je vous demande de m'oublier, et de me laisser continuer ma route.
Ashworth passa la main sur le parchemin, comme pour sonder ses fibres.
— Amener cela à Paris ? Aux mains de l'Empereur ? C'est un suicide. Lefèvre nous cherche partout, nous — et vous en particulier, madame Marchand. Vous êtes devenue la veuve rebelle dont on parle dans tous les salons.
— Alors il ne faut pas que nous attirions l'attention, répondit Élodie. Et qui serait plus invisible à Paris qu'une veuve en deuil qui retourne chez elle après avoir enterré son mari en terre étrangère ?
Ashworth la regarda, un pli amer aux lèvres.
— Vous voulez dire que c'est votre confession qui pourrait nous sauver. Nous nous cacherons en pleine lumière.
La chaleur du médaillon brûlait encore dans la main d'Élodie. Elle pensa au visage de Pierre — non pas le soldat exécuté, mais l'homme qui lui avait souri le matin de leur mariage. Si ce traité pouvait empêcher d'autres veuves de connaître son destin, c'était un chemin qu'elle devait emprunter.
— Nous étions des espions, dit-elle lentement. Nous avons menti, volé, trahi. Peut-être que nous pouvons devenir autre chose. Des messagers, simplement.
Ashworth soupira, s'assit sur un tonneau, sa blessure le faisant grimacer.
— Depuis mon évasion, je suis un dangereux fugitif pour l'Angleterre et un espion français pour la France. Si nous sommes pris avec cela, nous serons pendus des deux côtés.
— Nous serons pendus de toute façon si nous restons ici, répliqua Élodie. La garnison nous cherche déjà. Et vous saignez.
Selim, qui écoutait en silence à l'entrée, s'avança.
— Le désert est mon pays. Je connais des pistes que les soldats ignorent. Je peux vous conduire loin des patrouilles pendant deux jours — jusqu'au rivage où un de mes cousins navigue vers Alexandrie, Marseille, ou au-delà.
Whitmore hocha la tête.
— Une route jusqu'en France occupée. Ensuite, vous serez seuls. J'ai des contacts à Paris qui peuvent vous aider à approcher le Palais des Tuileries sans éveiller les soupçons de la police secrète de Lefèvre.
Élodie regarda le parchemin. Un traité de paix. Tant de vies pourraient être épargnées. Et pourtant, à l'autre bout, le visage de Lefèvre lui revint en mémoire — l'homme qui avait signé l'ordre d'exécution de Pierre, qui avait brûlé son auberge, qui la pourchassait encore à travers deux continents.
— Je ne veux pas être une messagère de la paix, dit-elle d'une voix qui la surprit elle-même.
Ashworth leva un sourcil.
— Alors ?
— Je veux être celle qui mettra un terme aux mensonges de Lefèvre. Ce traité nous donne un mandat que nous n'avons jamais eu. Nous ne serons plus des fugitifs. Nous serons les porteurs d'une offre que même l'Empereur ne pourra ignorer.
Elle déroula le parchemin et pointa une clause.
— Voyez : amnistie pour les combattants des deux camps qui portent des messages de paix. C'est une couverture plus efficace que tous les faux papiers au monde.
Whitmore sourit — un vrai sourire cette fois, qui creusa ses joues.
— Vous avez compris. La paix elle-même nous protégera.
Ashworth se leva, vacillant légèrement.
— Alors, veuve Marchand, nous voilà réunis par la cause suprême. Vous pour votre Pierre, moi pour mon honneur, et tous les deux pour cette chose... fragile. Espérons que nous ne mourrons pas avant de l'avoir livrée.
Il prit la main d'Élodie et la serra fort. Elle sentit la chaleur de sa paume à travers ses gants, le pouls qui battait sous la peau blessée.
— J'ai passé des années à suivre des ordres, dit-il plus bas, presque pour lui seul. À tuer pour une cause que je croyais juste. Si je dois mourir, que ce soit en déposant un traité de paix aux pieds des fous qui veulent cette guerre.
— Vous ne mourrez pas, dit Élodie en le tirant vers les chevaux. Vous me devez une visite à Nantes, vous en souvenez ?
Ashworth rit faiblement.
— Le général Moreau. Je n'oublie pas.
Selim chargait la malle de Whitmore sur le second cheval. Whitmore lui-même restait en arrière — sa route, dit-il, le menait vers le nord en traversant les dunes, vers l'Angleterre d'où il venait, pour régler d'autres affaires.
— Une dernière chose, dit-il à Élodie avant de la laisser monter en selle. Quand vous arriverez à Paris, cherchez un fleuriste rue Sainte-Anne du nom de Jacques Lefèvre... Non, ne frémissez pas. C'est sa sœur. Marie. Elle partage nos convictions. Donnez-lui ceci.
Il tendit un anneau d'or simple, gravé d'un lys.
— Elle saura quoi faire.
Élodie glissa l'anneau dans son corsage.
Ils partirent vers le sud-est, Selim en éclaireur devant, les selles grinçant sous le poids des provisions. Le sable fin s'accrochait à leurs vêtements. Le médaillon de paix battait au cou d'Élodie, contre sa gorge, réchauffé par sa propre chaleur.
Derrière eux, à peine visible à l'horizon, la colonne de fumée de la garnison française s'élevait toujours. Mais devant eux, toute la largeur du désert, puis la mer, puis la France — et son destin qui les attendait.
Quelque part entre son passé brûlé et son avenir incertain, Élodie Marchand sentit, pour la première fois depuis la mort de Pierre, que son chemin avait enfin un but plus grand qu'elle-même.
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