La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 36: The Long Road to Paris
Le sable cédait enfin la place à la rocaille, puis à la terre durcie par l'hiver. Trois semaines de marche, de chevaux volés, de villages contournés. Selim les guida jusqu'à Alexandrie, où un bateau de pêcheur les porta vers Malte sous un faux pavillon. De là, un navire marchand anglais—grâce à un mot de Whitmore—les déposa à Nantes, transis et harassés.
Ashworth toussait dans son manteau, la main pressée contre son flanc. La blessure, mal fermée, suintait à travers les bandages. Élodie lui prenait le bras chaque matin, sentant la fièvre qui montait, qui baissait, qui montait encore.
Ils voyagèrent de nuit, par des chemins de terre gelée. La Loire franchie à gué, puis la Sarthe, puis la Beauce. La neige commença à tomber au nord d'Orléans, fine d'abord, puis épaisse, silencieuse. Elle étouffait le bruit des sabots, mais aussi la vue. On ne voyait plus à vingt pas.
Selim, qui n'avait jamais vu la neige, la touchait du bout des doigts, incrédule.
« C'est de la cendre de ciel », murmura-t-il.
— Non, dit Élodie. C'est de l'eau qui oublie d'être liquide.
Il hocha la tête, comme si cela expliquait tout.
Ils approchaient de la Beauce profonde lorsqu'ils entendirent les chevaux. Plusieurs. Venant de l'est. Ashworth immobilisa sa monture d'une pression des genoux.
« Là-bas. Le mur de pierres sèches. »
Ils s'y glissèrent, ramenant leurs montures contre la muraille, main sur les museaux pour les faire taire. Les cavaliers passèrent à trente pas. Des gendarmes. Quatre, peut-être cinq. L'un d'eux ralentit, tourna la tête vers leur cachette.
Élodie retint son souffle.
L'homme se pencha vers son compagnon, dit quelque chose qu'elle n'entendit pas, puis ils repartirent.
Elle compta jusqu'à cent avant d'oser respirer.
Ce fut deux jours plus tard qu'ils tombèrent dans le piège.
Un village au soir. L'auberge semblait déserte—rideaux tirés, porte close. Selim renifla, secoua la tête. « Pas bon. Trop silencieux. » Mais Ashworth grelottait, les lèvres bleues, et il fallait un toit, un feu.
Élodie toqua. Une femme ouvrit, le visage fermé, et les laissa entrer sans un mot. Le feu était allumé. La soupe chaude. Trop parfait. Elle sentit le danger comme on sent une présence dans son dos.
Ils étaient à table, réchauffant leurs mains sur les bols, quand la porte s'ouvrit sur six soldats, mousquets levés.
Un sous-officier entra l'air satisfait, un papier à la main.
« Élodie Marchand, veuve d'un traître, déserte l'armée française. Guillaume Ashworth, officier anglais, espion. Selim ben Youssef, guide égyptien. Par ordre du citoyen Lefèvre. Vous êtes mes prisonniers. »
Élodie posa ses mains sur la table, paumes ouvertes. Son regard chercha celui d'Ashworth, puis de Selim. Elle vit la même pensée dans leurs yeux : fuir maintenant serait mourir, les mousquets étaient trop proches, la fièvre d'Ashworth trop avancée.
Ils se rendirent.
On les attacha dans une étable, mains liées, dans le froid. Les soldats s'installèrent dans l'auberge, jouant aux cartes, buvant le vin qu'eux-mêmes n'avaient pas touché. Le sous-officier vint les voir une fois, les mesura du regard, puis repartit.
Selim ferma les yeux et commença à prier.
C'est une voix de femme qui les tira de l'engourdissement, bien après minuit.
« Élodie Marchand ? »
La porte de l'étable s'entrouvrit. La tenancière. Elle tenait un couteau.
« Je sais qui vous êtes. Je sais ce que vous portez. »
Élodie la dévisagea, le cœur cognant. « Qui êtes-vous ? »
— La sœur de Jules. Le greffier de Blois qui a falsifié les papiers d'exécution de votre mari. Il a été emprisonné la semaine dernière. Avant de tomber, il m'a dit de vous trouver si jamais je le pouvais. Il disait que l'Angleterre paierait, que vous aviez un passage sûr.
Élodie n'avait pas d'argent anglais. Mais elle avait encore la bague de Whitmore pour Marie Lefèvre. Un anneau d'or, simple. Elle la tira de son corset.
« Prenez ceci. Il vaut cent fois le passage. Mais coupez nos liens. »
La femme examina la bague, la mordit, hocha la tête. En trois coups de couteau, les cordes tombèrent.
« Les chevaux sont derrière. Le sous-officier a été généreux pour moi, ma taverne est tranquille depuis. Il dort comme un bienheureux. Allez, pendant que la neige couvre vos traces. »
Ils ne dirent pas merci. Ils coururent.
Deux heures plus tard, ils entendaient les cavaliers derrière eux. La tenancière n'avait pas pu retenir le cri d'alarme bien longtemps. Les chevaux épuisaient leurs forces dans la neige épaisse—Ashworth, dont la fièvre ralentissait la monture, glissait régulièrement en selle, et Élodie dut le tenir par le ceinturon sur les trois derniers kilomètres.
Selim se retourna, jaugea la distance.
« Ils nous rattrapent avant l'aube, dit-il.
— Alors nous devons trouver une route sans neige, dit Élodie.
— Ou une route sans soldats », dit une voix derrière eux.
Un homme émergea d'un bois de bouleaux, une carabine à la main. Vingt ans, guenilles propres, bandoulière de cuir. Derrière lui, silhouettes sombres—douze, quinze hommes.
Bandits. Ou pire : désertions.
Le jeune homme examina Ashworth, pâle dans la lueur, puis Élodie, puis Selim.
« Vous êtes une femme, une fièvre, et un Égyptien. Vous allez vers Paris, ou vous en fuyez ?
— Vers Paris, dit Élodie sans hésiter.
— Vous avez de l'argent ?
— Pas pour vous.
Il sourit, sans chaleur. « Gênant. Parce que derrière vous, il y a une troupe. Et devant vous, il y a la Beauce gelée, sans abri sur quarante kilomètres. Que me proposez-vous ? »
Élodie pensa à Whitmore. À la nécessité de la paix. À l'amnistie qui les protégerait.
À rien d'autre qu'une promesse.
« Je propose que vous me croyiez, dit-elle. Je porte à Paris quelque chose qui peut arrêter la guerre. Si je n'y arrive pas, des milliers de garçons comme vous mourront dans les champs de Belgique au printemps prochain.
Le jeune homme cligna des yeux. Le vent siffla entre les arbres.
« La guerre, dit-il enfin. Ma mère l'appelait la grande vadrouille des imbéciles. Je suis déserteur depuis la Campagne de Prusse. Tous mes hommes le sont aussi. Nous ne marchons plus pour aucun drapeau.
— Alors marchez pour vos mères.
Un long silence. Derrière eux, le bruit des chevaux se rapprochait.
Il cracha par terre. Jeta un regard à Ashworth, dont la tête pendait, presque inconscient. Puis il fit un geste et deux de ses hommes s'approchèrent et déchargèrent Ashworth de sa selle.
« Il y a un col de pierre à un quart de lieue. Une grotte, un feu qu'on ne voit pas dehors. Vous dormez, vous mangez, et à l'aube je vous guide vers Étampes par les sentiers que mes hommes connaissent.
— Et en échange ?
— En échange, vous me direz tout ce que vous savez de la paix. Parce que si c'est un mensonge, je vous remets moi-même à la police, et on fera comme si rien ne s'était passé.
Élodie acquiesça. Le col. Le feu.
Elle regarda Ashworth, pâle comme la neige qui tombait, et Selim qui la suivait sans poser de questions, et comprit qu'ils ne seraient jamais seuls que tant qu'elle garderait leur secret.
« Marchons », dit-elle.
La nuit s'étirait devant eux, hérissée de dangers. Une seule chance. Une seule route. Si elle échouait, la guerre continuerait jusqu'à ce que ces garçons d'elle tous les êtres qu'elle aimait. Son cœur battait fort, mais pas de peur. Pas encore.
Demain serait un autre jour.
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