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La Liste de la Veuve

Lire le chapitre 7: A Song for a Fallen Soldier

La mélodie s'éleva du salon comme une fumée fine, traversant les murs de l'auberge jusqu'à la cuisine où Élodie frottait les casseroles avec une vigueur qu'elle ne se connaissait pas. Elle s'arrêta, la main en suspens au-dessus de l'eau grasse.

Cette chanson.

Elle connaissait cette chanson. Jean-Baptiste la sifflait en rangeant les verres, en brossant son manteau, en se penchant pour embrasser sa nuque dans l'obscurité de leur chambre. *La Complainte du soldat*, une marche lente, presque funèbre, qui parlait d'un homme qui rentrait chez lui pour trouver sa maison vide.

Élodie s'essuya les mains sur son tablier et suivit le son.

Ashworth était assis au pianoforte du salon, son dos tourné vers la porte, les épaules légèrement voûtées sous sa redingote brune. Ses doigts couraient sur les touches avec une précision qui trahissait des années de pratique — ou des années passées dans des salons où l'on jouait pour oublier le bruit des canons.

Il ne se retourna pas quand elle entra. Il continua, la mélodie s'enroulant autour d'elle comme un souvenir qu'elle n'avait pas demandé.

« D'où tenez-vous cette chanson ? » Sa voix sortit plus dure qu'elle ne l'avait voulue.

Les doigts d'Ashworth s'arrêtèrent. Le silence qui suivit fut plus lourd que la musique.

« Elle était populaire parmi les hommes de ma compagnie », dit-il sans se retourner. « Nous la chantions quand les marches devenaient trop longues. Quand les morts étaient trop nombreux pour être comptés. »

Il pivota sur le tabouret, ses yeux bleus la scrutant dans la pénombre du salon. Une chandelle vacillait sur le guéridon, dessinant des ombres mouvantes sur ses traits.

« Votre mari la sifflait, n'est-ce pas ? »

Le sol se déroba sous Élodie. Elle agrippa le chambranle de la porte.

« Je vous l'ai déjà dit. Je n'ai pas de mari. »

« Vous mentez mal, Élodie. »

Il se leva, s'approchant d'elle d'un pas mesuré. Elle recula instinctivement, mais la porte était derrière elle, et il n'était qu'à trois mètres.

« Cette chanson », continua-t-il, « je l'ai entendue pour la première fois dans les sables d'Égypte, sifflée par un jeune capitaine français qui venait de sauver ma vie. Il m'a dit qu'elle lui rappelait la femme qu'il aimait à Paris, et la petite auberge qu'ils posséderaient un jour au bord de la Seine. »

Élodie sentit une larme brûlante rouler sur sa joue. Elle la chassa d'un geste brusque, furieuse contre elle-même, contre ce corps qui la trahissait.

« Il s'appelait Jean-Baptiste Marchand », dit Ashworth. « Et je sais qu'il est mort. Mais je sais aussi qu'il n'est pas mort comme vous le prétendez. »

« Comment est-il mort ? » Le mot sortit comme un croassement. « Vous étiez là. Vous me l'avez dit. Comment est-il mort, monsieur Ashworth ? »

Le silence s'étira entre eux, épais comme du miel.

« D'une fièvre », dit-il enfin. « Dans un hôpital de campagne près de Marengo. Je l'avais transporté moi-même après qu'un éclat d'obus lui eut déchiré la jambe. J'ai passé trois nuits à son chevet, à lui tenir la main pendant qu'il délirait. Il parlait de vous. De votre visage, de vos mains qui sentaient le pain chaud. »

Sa voix se brisa légèrement. Il détourna le regard.

« La dernière nuit, il a ouvert les yeux. Il m'a regardé, et il a dit... il a dit : "Julian, veille sur elle." Puis il est mort. »

Élodie ne pouvait plus respirer. Les murs du salon semblaient se rapprocher.

« Vous l'avez tué », murmura-t-elle. « Vous l'avez tué et vous venez maintenant dans ma maison pour... pour quoi ? Pour vous repaître de ma douleur ? Pour finir le travail ? »

Ashworth se figea. Ses mâchoires se serrèrent.

« Je ne l'ai pas tué. »

Sa voix était basse, coupante comme une lame.

« J'ai porté cet homme sur mon dos pendant trois kilomètres sous le feu ennemi. J'ai arraché un morceau de ma propre chemise pour faire un garrot qui lui a sauvé la jambe et la vie. J'ai attrapé une balle dans l'épaule en le couvrant — cette même épaule qui me fait souffrir encore aujourd'hui quand le temps se gâte. » Il tira sur le col de sa chemise, révélant une cicatrice blanche et difforme qui s'étendait de sa clavicule jusqu'à son omoplate. « Voilà ce que votre mari m'a coûté. Et voilà ce que je lui dois encore. »

Élodie regarda la cicatrice, la gorge serrée. Elle avait vu des blessures de guerre — des centaines. Mais celle-ci était plus qu'une blessure. C'était un témoignage.

« Pourquoi ? » Sa voix n'était plus qu'un souffle. « Pourquoi l'avez-vous sauvé ? Vous étiez ennemis. »

Ashworth laissa retomber sa chemise. Ses yeux rencontrèrent les siens, et pour la première fois, elle vit quelque chose d'autre derrière la politesse — une fatigue immense, une ancienne tristesse.

« Parce qu'il m'avait sauvé la vie une semaine plus tôt », dit-il. « Au bord du Nil. Une embuscade de Mamelouks. Il aurait pu me laisser mourir — personne ne l'aurait su. Mais il est resté, il a combattu à mes côtés jusqu'à ce qu'ils soient repoussés. Puis il m'a offert de l'eau de sa propre gourde. »

Il fit un pas vers elle. Elle ne recula pas cette fois.

« Votre mari était un homme bon, Élodie. Dans une guerre qui ne l'était pas. Et s'il y a quelqu'un à blâmer pour sa mort, c'est la fièvre, c'est la guerre — pas moi. »

Il y eut un long moment où ils se tinrent face à face, dans la lumière tremblante des chandelles. Élodie sentit la copie de la carte brûler contre sa poitrine, cachée dans son corsage, et le poids de ce mensonge entre eux devint presque insoutenable.

Elle aurait pu tout lui avouer. Le code dans le plancher. Lefèvre. L'ordre de le séduire. La liste des agents français. Tout.

Au lieu de cela, elle respira profondément.

« Je dois aller servir le dîner », dit-elle, et elle quitta la pièce sans se retourner.