La Liste de la Veuve
Lire le chapitre 8: The Lie of Austerlitz
La salle commune était presque vide à cette heure—seuls deux commis de banque attardaient devant leur pichet, et la lueur des lampes faisait danser de longues ombres sur les poutres. Élodie s’approcha de la table d’Ashworth avec un plateau, le souffle court, la carte pliée contre sa poitrine comme un fer rouge.
Il leva les yeux de son verre. « Vous semblez préoccupée, madame Marchand. »
Elle posa le pichet puis s’assit en face de lui sans y être invitée. « J’ai pensé à ce que vous m’avez dit. À propos de mon mari. »
Son regard s’aiguisa. « Je vous ai dit qu’il était un homme brave. Cela semble vous troubler. »
« Vous m’avez dit qu’il est mort à Marengo. » Elle laissa le silence s’étirer, puis ajouta : « Mais mon mari n’est pas mort à Marengo. Il est mort à Austerlitz. Sous les glaces, avec le reste des morts de la Grande Armée. »
Ashworth ne sourit pas. Il ne broncha pas non plus. Il reposa son verre avec une précision calculée et la regarda comme on regarde une énigme dont on connaît déjà la réponse.
« Madame, votre mari n’est pas mort à Austerlitz, dit-il lentement. Il est mort d’une fièvre dans un hôpital du Caire, trois semaines après la capitulation. Je tenais sa main quand il a rendu l’âme. »
Le sang d’Élodie se figea.
« Il n’y avait pas de glace à Marengo, poursuivit Ashworth. Il n’y avait que de la poussière et du sang. Austerlitz n’est venu que cinq ans plus tard. » Il se pencha en avant, les coudes sur la table, ses yeux gris aussi durs que l’acier anglais. « Vous mentez. Vous avez toujours menti. »
Elle ouvrit la bouche, mais aucun mensonge ne vint. Sa main glissa sous la table, trouva le papier caché dans la couture de sa jupe, le pli moite de sueur.
« Vous ne vous appelez probablement même pas Marchand, dit-il. Votre mari était Jean-Baptiste, cela je le sais. Il m’a parlé de sa femme, de son auberge rue Saint-Honoré, de la petite horloge bleue qu’elle portait toujours à la chaîne de son cou. » Il marqua une pause. « Je savais qui vous étiez avant même d’entrer dans cette salle. »
Élodie se leva d’un bond, la chaise raclant le sol. « Vous êtes un espion anglais. Vous mentez pour brouiller les pistes, pour piéger les honnêtes gens. »
« Les honnêtes gens ne fouillent pas les chambres de leurs clients. » Il ne haussa pas la voix, mais chaque mot tomba comme un verdict. « Vous m’avez observé depuis mon arrivée. Vos servantes me surveillent à tour de rôle. Vos questions sont trop précises, trop adroites. Votre main droite tremble quand vous parlez de votre mari, et votre main gauche reste toujours sur votre jupe—là où vous cachez ce que vous avez volé. »
Elle recula. Sa main gauche serrait la carte, impossible à nier.
« Qui vous envoie ? demanda-t-il. Lefèvre ? »
Le nom la frappa comme une gifle. « Ne prononcez pas ce nom. »
« Pourquoi ? Parce qu’il est votre officier traitant ? » Ashworth se leva à son tour. « Vous croyez que je ne l’ai pas vu vous attendre au café de la Régence chaque mardi ? Que je ne l’ai pas vu vous suivre à distance, comme un chien qui garde sa proie ? »
« Vous nous avez suivis ? »
« Je vous observais avant même de descendre à cette auberge. » Il contourna la table, lentement, comme on approche un animal blessé. « J’ai vu votre jeu, madame. J’ignore si vous jouez pour le compte de la police ou pour le vôtre, mais vous jouez. Et je vous préviens : je ne suis pas un pion dans votre partie. »
« C’est vous qui espionnez la France ! » Elle chercha des armes dans les visages des deux commis, mais ils étaient trop ivres pour remarquer quoi que ce soit. « Des cartes des côtes anglaises avec des dates de passages de navires... Vous croyez que je ne sais pas ce que vous mijotez ? »
Le visage d’Ashworth se figea. Quelque chose d’ancien et de glacé passa dans son regard. « Comment savez-vous cela ? »
Le silence se tendit entre eux. La carte, dans sa main, pesait soudain le poids d’une condamnation. Elle comprit trop tard qu’elle venait de révéler l’existence de la planque de sa chambre.
« Vous avez fouillé mes affaires », murmura-t-il. Ce n’était pas une question. Sa voix, si calme jusque-là, se fit basse et dangereuse. « Cette chambre n’a été louée que par moi. Mes effets personnels, mes documents... Vous les avez lus. Vous les avez copiés. »
« Vous êtes un agent britannique », répéta-t-elle, mais sa voix s’étrangla sur la dernière syllabe.
Ashworth se dirigea vers l’escalier sans se presser. Sur la première marche, il se retourna. « Jean-Baptiste m’a sauvé la vie à Alexandrie, dans les ruines de Pompée, sous un feu de mamelouks. Il est mort là-bas, à mon service—pas pour la France, pas pour Napoléon, mais pour moi. Il m’a fait jurer de veiller sur vous. » Sa mâchoire se serra. « Je tenais ce serment jusqu’à ce que vous me montriez qui vous êtes vraiment. »
Il monta les marches deux par deux. La porte de sa chambre claqua si fort que les verres des deux commis tintèrent sur la table.
Élodie resta seule, debout au milieu de la salle, la carte anglaise brûlant entre ses doigts. Elle entendit le bruit de la serrure qui tournait. Un déclic net, définitif.
Elle s’appuya contre le comptoir de son propre établissement, dans la maison que son mari lui avait laissée, et respira comme une noyée qui refait surface. La carte, il fallait la rapporter à Lefèvre. Mais Ashworth savait maintenant qu’elle était un agent. Savait qu’elle avait trouvé la carte. Savait qu’elle lui avait menti sur tout, depuis le jour de son arrivée.
Si elle portait cette carte au capitaine, Ashworth serait arrêté. Peut-être exécuté. Et la phrase de la lettre de Jean-Baptiste—s’il parle de ma mort comme d’un mensonge, s’il est venu pour trahir—tournait encore dans sa tête comme un glas.
Elle regarda l’escalier vide, la porte verrouillée en haut.
« Que me veux-tu, Jean-Baptiste », murmura-t-elle dans le silence. La carte lui brûlait les doigts comme si elle portait une braise. Son horloge bleue tinta, quelque part sur sa peau.
Il fallait choisir. Le papier dans sa main disait que l’Anglais était un espion. Le regard d’Ashworth, quelques instants plus tôt, avait dit autre chose.
Elle roula la carte avec lenteur. Ses jointures blanchirent. Lefèvre attendrait.
Pour l’instant, elle la cacha dans le tonneau vide derrière le comptoir, sous les copeaux de chêne, et resta debout dans l’ombre, à écouter le silence de la chambre au-dessus.