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La Liste des Marées

Lire le chapitre 10: The Poet's Last Letter

La lettre arriva juste après la marée haute, une enveloppe épaisse et froissée, adressée à un nom qu'Élise connaissait pour l'avoir vu sur une affiche déchirée : André Marchand, poète, réfugié. Elle la tenait entre ses doigts gantés, le cachet de la poste encore frais, et le poids du papier lui sembla soudain plus lourd que les sacs de courrier qu'elle portait chaque matin.

La grange abandonnée de la ferme des Saules se dressait au bout d'un chemin creux, sa toiture affaissée comme une épaule cassée. Élise avait roulé lentement, le vent de mer cinglant ses joues, les yeux fixés sur le nom écrit d'une main nerveuse, presque illisible. *Marchand. Poète. Réfugié.* Elle avait entendu parler de lui par Mme Leclerc : un homme de lettres venu de Paris, qui écrivait des vers sur la mer et la liberté, qui se cachait quelque part sur l'île depuis l'arrivée des Allemands. Personne ne savait où. Personne, sauf celui qui lui envoyait cette lettre.

La grange sentait le foin pourri et la poussière. Élise poussa la porte de bois, qui gémit sur ses gonds rouillés. La lumière du soir filtrait par les planches disjointes, dessinant des rais dorés dans la pénombre. Rien. Des toiles d'araignée, un vieux râteau, une roue de charrette brisée. L'air était épais, immobile, comme si personne n'y avait respiré depuis des mois.

Mais quelque chose la retint. Une odeur à peine perceptible, mêlée à celle du foin : du tabac froid, et peut-être un reste de café. Elle fit un pas de plus, et son pied heurta une pierre mal placée. Sous la paille, une trappe.

Élise s'accroupit, écarta la paille d'un geste sec, et tira sur l'anneau de fer. La trappe céda avec un soupir de bois contre bois, révélant un escalier étroit qui sentait la terre humide. Elle descendit, le cœur battant, la lettre serrée contre sa poitrine comme un bouclier. En bas, une cave minuscule, éclairée par une lampe à huile presque vide. Sur une caisse retournée, un carnet ouvert, une plume, une tache d'encre. Et sur le mur de pierre, des lettres gravées à la pointe d'un couteau : *La mer est un secret que je garde pour personne.*

André Marchand était là. Ou il y avait été, récemment. Le lit de fortune — un tas de couvertures militaires — était encore froissé, tiède sous sa main. Il était parti précipitamment. Élise ouvrit la lettre, brisant le cachet de cire rouge. Le papier était couvert d'une écriture fine, élégante, d'une autre époque :

*André, on sait où tu es. Des hommes ont interrogé le pêcheur qui te ravitaillait. Il a parlé. Ne reste pas. Ils seront là avant l'aube. Méfie-toi de qui que ce soit qui te dit de venir — c'est un piège. — Un ami.*

Elle relut la phrase deux fois. *Méfie-toi de qui que ce soit.* L'encre n'était pas bleue, ni noire d'ordinaire. C'était un brun rougeâtre, rare, presque comme du sang séché. Elle avait vu cette encre quelque part. Où ? Dans le bureau du capitaine Müller, une encre pour les documents officiels allemands. Non — plus précisément, sur le tampon du poste, quand Jouan avait signé le registre des lettres censurées.

Élise remit la lettre dans l'enveloppe, la glissa dans sa veste. Elle remonta l'escalier, referma la trappe, remit la paille en place. À la porte de la grange, elle s'arrêta. Une silhouette se découpait sur le chemin, à contre-jour du soleil couchant. Un homme, mince, immobile. Il ne bougea pas en la voyant, comme s'il l'attendait.

Le postier adjoint. Le jeune homme silencieux qui travaillait sous les ordres de Jouan, celui qui ne levait jamais les yeux quand les Allemands entraient dans le bureau. Il s'appelait Marcel — ou Martin, elle ne se souvenait plus. Il tenait son vélo par le guidon, et son regard était curieusement calme, presque vide.

« Mademoiselle Martin », dit-il. Sa voix était plate, sans inflexion. « Vous livrez du courrier, ici ? »

Élise sentit le poids de la lettre contre sa poitrine, le secret brûlant sous son manteau. « Je me suis égarée. Le chemin est mal indiqué. »

Il hocha la tête, comme s'il comprenait. Mais il ne partait pas. Il restait là, planté, le vent qui ébouriffait ses cheveux blonds.

« On dit », reprit-il, « que vous connaissez beaucoup de monde, sur l'île. Des gens qui écrivent, des gens qui reçoivent. Des réfugiés. »

Élise ne broncha pas. « Je ne fais que livrer le courrier. La poste, c'est tout. »

Un silence. Le jeune homme frotta son pouce contre la poignée de son guidon. « M. Jouan m'a demandé de surveiller ce secteur. Il dit qu'il y a un homme qui se cache dans les fermes, un homme qui écrit. » Il la fixait maintenant, droit dans les yeux, et pour la première fois elle vit quelque chose passer sur son visage. Une ombre. « Vous ne l'auriez pas vu, par hasard ? »

Élise secoua la tête. « La grange est vide. J'ai regardé par la fenêtre. Juste de la paille et des toiles d'araignée. »

Le jeune homme acquiesça lentement. « Bon. Je vais vérifier moi-même. » Il laissa son vélo tomber dans l'herbe et se dirigea vers la porte de la grange.

Élise resta figée, la main sur le guidon de son propre vélo, prête à fuir. Le jeune homme entra, disparut dans la pénombre. Elle entendit ses pas sur le sol de terre, le frottement de ses bottes contre la paille. Puis rien. Il cherchait. La trappe était bien dissimulée, mais il pouvait la trouver. Il devait la trouver.

Il ressortit au bout d'une minute, les mains vides. « Rien. Vous avez raison. » Il ramassa son vélo, le tourna vers le chemin. « Bonne soirée, mademoiselle Martin. »

Il disparut au détour du chemin, laissant Élise seule avec son cœur qui cognait. Elle inspira profondément, l'air salé emplissant ses poumons, et enfourcha son vélo. Il fallait qu'elle trouve André Marchand avant lui. Avant qu'il ne soit trop tard. Elle pédala comme si le diable était à ses trousses, la lettre froissée contre sa poitrine, et dans l'ombre de son esprit, une phrase lui revenait : *La mer est un secret que je garde pour personne.* Le poète avait écrit cela sur le mur. Peut-être savait-il quelque chose. Peut-être la lettre, le fugitif de la veuve, le nom d'Henri — tout était lié, et elle tenait le fil entre ses mains, même si sa tête tournait.

À moins d'un kilomètre de la ferme, elle vit une lumière dans une chapelle abandonnée, au bord de la falaise. Elle ralentit, hésita. Une chapelle. Un lieu où personne ne penserait à chercher. Dans la poussière du seuil, une empreinte fraîche.

Elle poussa la porte, ses yeux s'habituant à la pénombre. Une silhouette assise sur un banc, un carnet ouvert sur les genoux.

André Marchand leva la tête. Son visage était creusé, sa barbe grise mal taillée, mais ses yeux étaient vifs, perçants.

« Vous êtes la postière », dit-il. « On m'a dit que vous passiez des lettres. Pour les gens qui n'ont pas le droit d'en recevoir. » Il sourit tristement. « Et pour ceux qui n'ont plus rien à perdre. »

Élise sortit la lettre de sa veste, la lui tendit. Il la regarda sans la prendre.

« C'est un piège », dit-il. « Je connais l'écriture. C'est celle de Maurice, un ami. Il est mort il y a trois semaines. Fusillé par les Allemands. » Il ouvrit ses mains. « Alors, qui a écrit cette lettre, et pourquoi ? »

Élise sentit le monde se resserrer autour d'elle. La lettre, l'encre, le postier adjoint, l'odeur du tabac froid dans la cave. Le piège n'était pas pour le fugitif. Ni pour elle.

Il était pour lui.

Le poète se leva, ferma son carnet, et le glissa dans sa poche. « Savez-vous pourquoi on me cherche, mademoiselle ? Parce que j'ai vu quelque chose. Dans le port, une nuit. Un homme remettre une liste à un officier allemand. Un homme que je connais. » Il la regarda, les yeux brillants dans la pénombre. « C'est le postier Jouan. Et celui qui l'accompagnait... » il hésita. « C'était votre frère. Henri. »

La phrase tomba comme une pierre dans l'eau calme. Élise ne dit rien. Elle ne pouvait pas parler. Le nom de son frère résonnait dans sa tête, un écho qu'elle ne pouvait plus fuir.