La Liste des Marées
Lire le chapitre 11: The Trap Springs
La nuit pesait sur Saint-Pierre-Port comme une toile humide. Elise avait glissé la fausse lettre sous le troisième lattis du ponton de Havelet—un endroit que Jouan lui-même utilisait pour ses livraisons discrètes, selon Jameson. L'enveloppe, copiée avec soin d'après les plis interceptés, portait la mention *Pour le Colonel, répondre par le même chemin*.
Jameson se tenait à cinq mètres, adossé au mur d'un hangar à bateaux, sa silhouette à peine plus sombre que les planches derrière lui. Elise était accroupie derrière un tas de filets de pêche, le cœur cognant contre ses côtes. Elle avait laissé l'écharpe rouge dans sa poche, serrée comme un talisman—ou comme une accusation.
— Tu es sûr de ce point de chute ? murmura-t-elle.
— Jouan l'utilise pour ses messages personnels, chuchota Jameson. C'est le seul endroit où il ne fait pas contrôler. Si quelqu'un vient, c'est lui.
L'horloge de l'église sonna deux heures. Le 4h approchait. Dans quatre-vingt-dix minutes, il faudrait déplacer le fugitif.
Des pas. Légers, presque furtifs, venant de la ruelle derrière la douane.
Elise retint son souffle. La silhouette qui émergea n'avait rien d'un officier allemand. Elle était mince, voûtée, habillée d'un manteau civil trop grand. Elle avançait par à-coups nerveux, regardant à gauche puis à droite, la tête rentrée dans les épaules comme un oiseau effrayé.
Le postier adjoint. Marcel.
Elise le reconnut à sa démarche traînante, à la façon qu'il avait de se frotter les mains quand il était inquiet, qu'elle avait observée cent fois au tri. Il marcha droit vers le ponton, se baissa, tâtonna sous les lattis et sortit l'enveloppe. Il la retourna, la glissa dans sa poche sans l'ouvrir, puis resta un instant immobile, comme s'il écoutait quelque chose que ni Elise ni Jameson ne pouvaient entendre.
Puis il repartit par où il était venu.
— C'est lui, souffla Elise.
— Ce n'est pas Jouan.
— Je le sais. Je le vois, c'est Marcel.
Elle se leva, prête à le suivre. Jameson lui attrapa le bras.
— Attends. S'il a la lettre, il la livre à quelqu'un. On suit la livraison.
— S'il traverse la ville, on le perd dans la nuit.
— Alors on le rattrape avant.
Ils se glissèrent le long des maisons, gardant leurs distances. Marcel avait remonté la rue des Bordages, puis tourné vers la vieille ville. Il marchait vite, tête baissée, les mains enfoncées dans les poches. Il sembla hésiter à l'angle de l'église, regarda en arrière, et Elise se plaqua contre un porche, Jameson contre elle, leurs souffles mêlés une seconde.
— Il a peur, murmura Jameson près de son oreille.
— Peur d'être suivi ou peur de ce qu'il va faire ?
— Les deux, peut-être.
Marcel repartit, plus vite encore, et tourna dans une ruelle étroite qui sentait la pierre humide et le poisson oublié. Elise connaissait ce passage—il donnait sur les entrepôts désaffectés derrière le port. Personne n'y venait plus depuis les premières réquisitions allemandes.
Il s'arrêta devant une porte bleue, moitié rongée par le sel. Il sortit la lettre, la leva comme pour la lire à la lumière d'un réverbère absent, puis frappa trois coups précis.
La porte s'entrouvrit à peine. Une main passa, prit l'enveloppe, et disparut. La porte se referma sans un mot.
Marcel resta figé deux secondes, puis repartit en courant, disparaissant dans l'obscurité de la ruelle.
Elise fit un pas pour le suivre. Jameson l'arrêta encore.
— Non. La lettre est entrée là. Qui est dans ce bâtiment ?
— Je ne sais pas.
— C'est pourtant sur ton trajet.
Elle fouilla sa mémoire. La ligne qu'elle desservait au nord, le jeudi matin... les entrepôts. Il y avait une boîte aux lettres scellée au mur de ce bâtiment, qu'elle ne desservait jamais. Le colonel Schmidt y avait eu un bureau de réquisition, disait-on.
— C'est le bâtiment de la Gestapo locale.
Jameson jura à voix basse.
— Alors Marcel n'est pas le traître. Il est le messager. Le traître se cache plus haut.
— Ou plus profond.
Elise tira l'écharpe rouge de sa poche. Elle la regarda dans la faible lueur d'une fenêtre voilée, la fit tourner entre ses doigts.
— Il faut rentrer.
— Et le fugitif ?
— Il est encore en sécurité, pour l'instant. Mais si Jouan sait que je le déplace... La lettre piégée ne nous a pas donné le traître. Elle nous a donné Marcel.
— Ce qui est presque plus dangereux, dit Jameson. Marcel est le seul qui peut témoigner contre Jouan.
Ils restèrent un long moment silencieux dans la ruelle. Elise sentait l'engrenage se refermer autour d'eux. La lettre qu'elle avait fabriquée avec Jameson portait une mention codée censée attirer le traître—mais aussi sa participation à ce piège. Si Marcel parlait, elle était grillée.
— Nous suivons Marcel, murmura-t-elle. Il a l'air d'avoir peur. C'est peut-être lui, la vraie piste.
— S'il livre à la Gestapo, il est du mauvais côté.
— Ou il est coincé comme nous.
Elle regarda la porte bleue. Elle voulait frapper, demander à voir la lettre, dire que c'était une erreur. Mais quelque chose dans la certitude de Jameson la retenait. Il avait menti sur son passé militaire. Il avait menti sur l'heure de sa diversion. Qu'est-ce qui l'empêchait de mentir encore ?
— Tu connaissais ce bâtiment, dit-elle sans le regarder.
— Je connais les entrepôts.
— Tu savais que c'était la Gestapo.
— Je l'ai deviné quand tu l'as dit.
Elle se tourna enfin vers lui. Dans la pénombre, elle ne voyait que les lignes dures de son visage, la tension de ses épaules. Il soutint son regard sans ciller.
— Si tu me mens encore, dit-elle, le fugitif restera dans le grenier et la trahison restera dans ton dos.
— Je ne mens pas.
— Tu l'as déjà fait.
Il baissa les yeux un instant. Quand il les releva, il y avait quelque chose de plus franc dans son regard.
— J'ai dit que l'inspecteur me chassait. C'est vrai. Ce que je n'ai pas dit, c'est pourquoi. À la Libération manquée de 1942, j'ai fait passer des documents d'un officier allemand qui résistait. On a été dénoncés. Il a été exécuté. Je me suis échappé. L'inspecteur cherche le survivant, pas simplement le postier qui aide les clandestins.
Elise reçut la révélation comme un coup de vent froid. Elle regarda la porte bleue, puis l'endroit où Marcel avait disparu.
— Alors il nous reste deux heures pour décider si Marcel est avec nous ou contre nous.
— Trois chemins, dit Jameson. Rentrer préparer le fugitif. Trouver Marcel avant qu'il ne parle. Ou frapper à cette porte et demander la lettre.
— On ne frappe pas à cette porte, souffla-t-elle.
Un bruit derrière eux. Des pas, lents, réguliers, venant de l'autre extrémité de la ruelle.
Elise plongea contre le mur, Jameson à côté d'elle. Deux soldats allemands passèrent à trois mètres, leurs bottes frappant le pavé, leurs silhouettes lourdes sous le poste d'éclairage. Ils ne les virent pas.
Quand ils furent partis, Elise compta cent battements de cœur avant de se détendre.
— Marcel, reprit-elle. On le trouve. Mais il faut d'abord déplacer le fugitif. On ne laissera pas un homme mourir pour une lettre piégée que nous avons nous-mêmes fabriquée.
Elle enfila l'écharpe rouge autour de son cou, la serra d'un geste décidé.
C'était un signal, et elle le savait. La question était de savoir qui le verrait dans les bras de son frère, et ce que cela déclencherait.
Elle traversa la ruelle, Jameson sur ses talons, vers la maison de Mme Leclerc.
Sans un mot.
Sans savoir si l'homme qui marchait derrière elle était son allié ou son prochain mensonge.
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