La Liste des Marées
Lire le chapitre 9: The Ink and the Needle
Le bureau de la poste sentait l’encre sèche et le papier humide, une odeur de renfermé que la pluie d’octobre n’arrangeait pas. Elise avait attendu que Charlotte parte pour sa tournée du matin, que le vieux Lamprière s’enferme dans sa cabine téléphonique avec sa Thermos, et que le postier intérimaire, un garçon boutonneux engagé la semaine passée, s’absente pour livrer les paquets trop lourds pour son vélo. Elle était seule. Enfin.
Elle tenait entre ses doigts la lettre du fugitif, celle qu’il avait laissée tomber derrière lui dans l’allée Moulinet, chiffonnée et tachée de boue. Il avait écrit trois lignes, à la hâte, une adresse biffée et un nom qui n’était pas le sien. Mais ce n’était pas le contenu qui l’intéressait. C’était la marque. Le même petit V discret, tracé à l’encre bleu-noir, apposé dans le coin supérieur gauche, comme une signature invisible. La signature de celui qui lisait avant les Allemands.
Elle posa la lettre sur la table de tri et ouvrit le tiroir des encriers. Le postmaster, Monsieur Jouan, tenait à ses fournitures comme à la prunelle de ses yeux. Chaque employé avait son encrier attitré, un capillaire de porcelaine blanche, étiqueté à son nom. Il disait que cela évitait les disputes et les pertes. Elise avait toujours trouvé cela mesquin. Aujourd’hui, elle y voyait une tout autre raison d’être.
Elle sortit d’abord l’encrier de Charlotte. Noir, ordinaire, une encre locale, fabriquée à Saint-Peter-Port avant la guerre, qui virait au gris en séchant. Elle trempa le coin d’un buvard et compara. Non. Rien à voir.
Elle prit ensuite celui de Lamprière. Brun foncé, presque rouge, une encre qu’il faisait venir de Jersey par un cousin. Non plus.
Le sien. Noir également, un peu plus liquide, fourni par la kommandantur comme tous les stocks officiels. Elle vérifia quand même. Non.
Il restait celui de Monsieur Jouan, au fond du tiroir, un joli capillaire de verre bleuté, presque jamais sorti de son casier. Le postmaster écrivait peu, et quand il écrivait, il utilisait un stylo-plume qu’il remplissait d’une encre spéciale, disait-il, importée d’avant-guerre. Une encre bleu-noir, d’un ton profond, presque violet, que l’on ne trouvait plus nulle part dans les îles.
Elise souleva le capillaire. Le verre était lourd, épais. Elle dévissa le capuchon. L’odeur monta, acide et métallique, un parfum d’encre de qualité, celle qui ne pâlit pas, celle qui traverse le papier et s’y imprime pour toujours. Elle trempa la pointe du buvard et l’approcha de la lettre du fugitif.
La même teinte. Le même reflet bleuté sous la lumière crue du plafonnier. Le même bleu-noir profond, comme une veine ouverte sur le papier.
Son cœur se serra. Monsieur Jouan. Le postmaster. Un homme de cinquante-trois ans, père de trois enfants, qui distribuait les pensions aux veuves et les ordres de réquisition aux fermiers sans jamais broncher. Un homme qui avait pleuré, en juin 1940, quand l’île avait été évacuée, mais qui était resté pour s’occuper des archives. Un homme que tout le monde disait inoffensif, terne, effacé.
Elle pensa à Charlotte. La jeune femme effleurait les lettres avec trop d’insistance, elle les regardait avec trop d’attention. Mais Charlotte n’aurait pas eu accès à l’encre de Jouan. Pas sans attirer l’attention. Et surtout, Charlotte n’aurait pas su quel code employer. Le V dans le coin, c’était une signature de lecture, un marquage discret pour dire « lu et recopié ». Il fallait connaître le système pour le reproduire.
Monsieur Jouan, lui, connaissait le système. Il l’avait peut-être inventé.
Elle remit l’encrier en place, replia la lettre du fugitif dans la poche intérieure de sa veste, et sortit dans la cour arrière. Il pleuvait une bruine fine, presque un brouillard, qui collait aux cheveux et glissait sur les épaules. Elle alluma une cigarette, la première de la journée, et inspira profondément.
Tout s’emboîtait, mais d’une façon qui ne lui plaisait pas. Charlotte était la main. Jouan était le cerveau. Ou alors Charlotte agissait seule, et Jouan fermait les yeux. Dans les deux cas, le réseau de surveillance passait par ce bureau, par cette table de tri, par ces mains qui touchaient chaque lettre avant qu’elle ne prenne la route.
Et ce réseau savait qui livrait quoi.
Elle écrasa sa cigarette contre le mur de pierre humide et reprit son vélo. Il était onze heures. Elle avait encore trois tournées à faire avant la tombée de la nuit. Mais d’abord, elle devait voir Jameson.
Elle le trouva dans sa cuisine, en train de faire bouillir de l’eau pour le thé. Il semblait fatigué, les traits tirés, les yeux rougis comme s’il n’avait pas dormi. Il sursauta quand elle entra par la porte arrière, mais se détendit en la reconnaissant.
— Elise. Vous devriez frapper.
— Vous devriez verrouiller.
Elle s’assit à la table de la cuisine sans y être invitée. Le livre de poésie anglaise était encore ouvert sur le rebord de la fenêtre, l’inspecteur l’avait laissé là, avec ses annotations au crayon. Elle détourna les yeux. Elle n’était pas venue pour cela.
— L’encre, dit-elle. J’ai trouvé l’encre.
Il s’assit en face d’elle, sans dire un mot, attendant la suite.
— C’est celle de Jouan. Le postmaster. Le même bleu-noir, la même composition. J’ai comparé les échantillons avec la lettre du fugitif. C’est lui qui marque les lettres. C’est lui qui transmet les informations à Charlotte, ou à un autre, mais c’est lui qui lit.
Jameson croisa les bras. Son regard se fit plus aigu, plus précis. Il n’était plus le médecin fatigué qui faisait bouillir de l’eau ; il était redevenu celui qu’elle avait vu traiter un officier allemand avec une courtoisie glaçante.
— Jouan est un homme méthodique, dit-il lentement. Précis. Il tient des registres de tout. Si c’est lui le lecteur, il tient probablement aussi un registre des lettres qu’il a interceptées et des destinataires.
— Et de celles qu’il a livrées à la kommandantur. Cela veut dire qu’il sait exactement qui a reçu le courrier interdit. Il sait pour la lettre de la veuve Perrot. Il sait pour la mienne. Il sait peut-être pour vous.
— Il sait surtout, reprit Jameson, que vous avez livré la lettre qui a conduit à l’arrestation de la famille Levasseur. Et si l’inspecteur de Berlin pose des questions sur vous, qui mieux que Jouan pour les renseigner ?
Elise sentit le froid monter le long de sa nuque. Jouan ne savait pas qu’elle était la postwoman qui livrait le courrier caché. Ou peut-être le savait-il. Peut-être qu’il le savait depuis le début, et qu’il l’avait laissée agir pour mieux surveiller ses allées et venues. Un appât, voilà ce qu’elle était peut-être. Un appât qui se croyait chasseur.
— Qu’est-ce que je fais ? demanda-t-elle, plus à elle-même qu’à lui.
— Vous arrêtez. Vous arrêtez complètement.
— Le fugitif doit être déplacé cette nuit. Il ne peut pas attendre. Il ne peut pas rester au grenier de la veuve, la perquisition d’hier l’a presque découvert. Si je m’arrête maintenant, il tombera.
Jameson passa une main sur son visage. Il hésitait. Elle le vit hésiter, et l’hésitation elle-même était une réponse.
— Il y a autre chose que vous ne me dites pas, dit-elle, d’une voix douce mais ferme. À propos de l’horaire. À propos de la diversion. Vous m’avez donné une heure, l’autre fois, et vous saviez que ce n’était pas la bonne.
Le silence s’étira entre eux, insupportable. Jameson se leva, versa l’eau bouillante dans deux tasses, poussa l’une vers elle.
— Je vais vous dire la vérité, dit-il enfin. La diversion doit avoir lieu à quatre heures du matin, pas à deux. J’ai avancé l’heure pour vous éloigner de la zone de transfert. Parce que l’inspecteur ne cherche pas une postwoman. Il cherche un médecin anglais qui fournit de faux certificats aux réfugiés. Il cherche moi.
Elise le regarda. Le thé brûlait ses doigts à travers la faïence, mais elle ne le reposait pas.
— Alors nous allons tous les deux risquer notre vie cette nuit, dit-elle. Et Jouan, pendant ce temps, taillera son crayon et notera nos noms dans son registre.
Elle se leva, laissant le thé intact.
— Je dois livrer deux lettres avant la nuit. L’une d’elles ne passera pas par le bureau.
Il ne la retint pas. Elle savait qu’il ne le ferait pas. Elle sortit dans la bruine et pédala vers le centre-ville, le rouge du foulard contre sa peau, dissimulé sous son col, comme une promesse qu’elle n’était pas encore prête à tenir.