La Liste des Marées
Lire le chapitre 12: The Assistant's Confession
La pluie s'était mise à tomber, fine et obstinée, quand Elise aperçut Marcel adossé au mur de l'église Saint-Pierre-Port. Il n'avait pas son sac de facteur. Il n'avait pas sa casquette non plus. Il avait l'air d'un homme qui n'a plus rien à perdre, et c'était exactement ce qui l'effrayait.
Elle freina, les semelles de ses chaussures glissant sur les pavés mouillés. Marcel leva la tête. Ses yeux étaient rouges, cernés, comme s'il n'avait pas dormi depuis trois jours.
« Vous. » Sa voix se brisa. « Vous êtes la seule à qui je pouvais… »
Il s'interrompit. Un couple de vieillards passa devant eux, tête baissée sous un parapluie déchiré. Marcel attendit qu'ils soient hors de portée avant de parler.
« La lettre. Celle que vous vouliez piéger. Je l'ai portée où on m'avait dit de la porter. » Il avala sa salive. « Mais je savais. Je savais que c'était un piège, et j'y suis allé quand même. Parce que si je ne le faisais pas… »
Il releva sa manche gauche. Sur son avant-bras, une marque violacée, en forme de doigts. Quelqu'un l'avait attrapé très fort, très récemment.
« Qui vous a fait ça, Marcel ?
— Un homme. Je ne connais pas son nom. Il vient au bureau de poste certains soirs, après la fermeture. Jouan le laisse entrer. » Il baissa la voix. « Il a une cicatrice sur la main droite. Une longue, qui traverse la paume. On dirait qu'il a attrapé un fil de fer barbelé et qu'il n'a jamais lâché. »
Elise sentit son cœur ralentir, comme si le temps lui-même se contractait. Une cicatrice sur la main. André avait dit qu'il avait vu Henri avec Jouan. Il n'avait pas mentionné de cicatrice. Mais il n'avait pas dit qu'ils étaient seuls.
« Qu'est-ce qu'il vous faisait faire ?
— Marquer les lettres. » Marcel frotta ses mains l'une contre l'autre. « Certaines lettres, quand elles passaient au tri. Il me disait lesquelles. Je devais les marquer d'une petite tache d'encre, discrète, dans le coin. Ensuite il les récupérait. Je ne sais pas ce qu'il en faisait. Je ne voulais pas savoir. »
L'encre bleu-noir. La même que celle que Jouan utilisait pour signer les registres. Mais Jouan n'était peut-être pas le seul à posséder cette encre. Ou le scarifié forçait Jouan à lui en donner.
« Vous l'avez vu faire ça ? Jouan, je veux dire. Vous l'avez vu remettre les lettres à cet homme ?
— Non. Mais Jouan était là, chaque fois, derrière son comptoir. Il regardait ailleurs. Il faisait semblant de compter les timbres. Mais il savait. Forcément, il savait. »
Une goutte d'eau glissa du bord du toit et tomba sur l'épaule d'Elise. Elle ne la sentit pas.
« L'homme à la cicatrice. Comment est-il habillé quand il vient ?
— Un manteau gris. Civil. Mais il marche comme un militaire. » Marcel fit une pause. « Et il parle allemand. Pas avec moi. Mais j'ai entendu Jouan lui répondre une fois. En allemand. »
Jameson parlait allemand. Jameson avait été dans l'armée britannique. Jameson avait une raison d'être chassé par l'inspecteur allemand. Mais Jameson n'avait pas de cicatrice à la main. Pas que je sache. Pas que j'aie vue.
« Marcel, il faut me donner quelque chose. Un nom. Une adresse. Un indice.
— Je n'en ai pas. » Il fouilla dans sa poche et en sortit une feuille de papier pliée en huit, humide aux bords. « Mais j'ai ça. »
Elise la prit. La liste des maisons. Des dizaines de noms, des adresses, des annotations. Des croix à côté de certains noms, des dates, des heures. « Les gens dont les lettres ont été marquées », dit Marcel. « Je recopiais les listes. Je ne savais pas pourquoi, au début. Je pensais que c'était pour le contrôle postal. Mais ensuite les gens ont commencé à disparaître. Le vieux Guibert. La famille Lecœur. Vous vous souvenez des Lecœur ? Trois enfants. Partis un matin, la porte ouverte. »
Elise plia la liste et la glissa sous sa veste, contre sa poitrine. Elle sentait le papier contre son cœur, comme un reproche.
« Pourquoi vous me donnez ça à moi ? Vous auriez pu la donner aux Allemands. Ou la brûler.
— Parce que vous êtes la seule qui a encore essayé d'aider les autres. » Il la regarda droit dans les yeux, et elle vit de la peur, mais aussi une sorte de soulagement. « Et parce que j'ai vu votre frère. Henri. Il a dîné avec l'homme à la cicatrice, il y a deux semaines. Au café du port. Ils riaient ensemble. »
Le monde bascula légèrement. Elise s'appuya contre le mur de l'église, la pierre froide à travers sa veste.
« Vous êtes sûr ?
— Certain. J'étais en livraison. Je suis passé devant la vitre. Henri a levé les yeux, il m'a vu, et il n'a rien fait pour se cacher. Il m'a même fait signe. » Marcel se passa la main sur le visage. « Je suis désolé. J'aurais dû vous le dire plus tôt. Mais j'avais peur que vous ne me croyiez pas. Ou que vous… »
Il n'acheva pas. Un bruit de moteur, au loin. Une voiture allemande, peut-être. Marcel tressaillit comme un chien battu.
« Il faut que je parte. S'ils me trouvent avec vous… »
Il fit deux pas, puis se retourna une dernière fois.
« La marque sur les lettres, ce n'était pas Jouan qui la mettait. C'était moi. Mais je ne savais pas ce que ça voulait dire. Je vous jure que je ne savais pas ce que ça voulait dire. »
Il disparut dans l'ombre de la ruelle derrière l'église, et Elise resta seule sous la pluie, la liste contre sa poitrine, le nom de son frère qui tournait dans sa tête comme un couteau qu'on retourne dans une plaie.
Henri. Henri avait dîné avec l'homme à la cicatrice. Henri connaissait le traître. Henri était peut-être le traître.
Ou pire : Henri était peut-être la cicatrice.
Elle déplia la liste, les doigts tremblants. Les lettres marquées. Les adresses. Elle connaissait la première — celle de la veuve. Celle où le fugitif s'était caché. La seconde, la ferme des Denis. La troisième, la boutique de Mme Leclerc.
Mme Leclerc. La femme qui retenait les informations sur Henri depuis le début. La femme qui savait.
Le moteur se rapprocha. Elise replia la liste, remonta sur son vélo, et pédala dans la direction opposée — vers la rue où habitait Jameson. La pluie redoublait, mais elle ne la sentait plus. Il ne lui restait que deux heures avant l'aube, une liste de noms dans sa poche, et un frère dont elle ne savait plus s'il était une victime ou une ombre.
Et au fond de sa poche, la liste ramollie par l'eau répandait lentement son encre bleu-noir sur le tissu de sa veste — comme une trace, comme une preuve, comme un jugement qu'elle n'avait pas encore la force de prononcer.
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