La Liste des Marées
Lire le chapitre 13: Aftermath: The Unraveling
La pluie s'était arrêtée, mais l'air restait lourd, chargé de sel et d'essence. Elise pédalait dans le noir, le panier de son vélo vide, mais la poche de son manteau pleine de la liste que Marcel lui avait donnée. Les noms dansaient devant ses yeux à chaque cahot du pavé. Mme Leclerc. Le boucher Barbet. La famille Roux. Douze foyers, douze portes marquées d'une croix à l'encre invisible.
Elle frappa chez Jameson à 23 heures passées. Il ouvrit en chemise, les cheveux en désordre, une lampe à huile à la main. Derrière lui, la fugitive—une femme d'une trentaine d'années, le visage creusé—était assise à la table, un bol de soupe froid entre les mains.
— Ils vont commencer, dit Elise sans préambule. Marcel a pris la fuite. Les Allemands vont vérifier chaque maison de la liste cette nuit ou demain à l'aube.
Jameson posa la lampe. Son regard passa de la liste que Elise tendait à la femme.
— Combien de temps nous reste-t-il ?
— Je ne sais pas. Marcel est parti il y a deux heures. S'il a parlé avant de fuir, ils sont déjà en route.
La fugitive—ils l'appelaient Jeanne, faute de mieux—se leva.
— Je dois partir. Tout de suite.
— Non, dit Elise. Pas encore. Les rues seront quadrillées d'ici une heure. Vous passerez au matin, avec le camion de livraison du fournil. Le boulanger est de confiance.
Jameson étudiait la liste, les doigts suivant les lignes.
— Il y a des noms que je ne connais pas. La rue des Sables, le numéro 14... qui habite là ?
— Un vieux couple d'enseignants à la retraite. Ils cachent un jeune homme de Jersey depuis l'automne.
— Et le 3 de la rue Victor Hugo ?
— Les Dufour. Le mari est cheminot. Il passe des messages entre Saint-Pierre-Port et l'intérieur.
Elise reprit la liste et la glissa dans sa poche.
— Je pars prévenir ceux qui sont encore libres. Toi, tu t'occupes de ceux qui sont près du port. On se retrouve à l'aube chez Mme Leclerc.
Jameson attrapa son manteau suspendu près de la porte.
— Tu ne peux pas y aller seule. Si les Allemands ont déjà lancé leurs patrouilles...
— C'est moi la postière, chuchota-t-elle avec un sourire sans joie. On ne fouille pas celle qui apporte les lettres de mort.
Elle sortit avant qu'il ne puisse protester. Le vélo l'attendait, appuyé contre le mur. La nuit était profonde, les réverbères éteints par le couvre-feu. Elle connaissait chaque rue, chaque recoin, chaque porte dérobée. Elle avait dix ans quand son père lui avait appris à circuler sans se faire voir. Il traverse la ville comme une ombre, lui disait-il. C'est ce que fait un facteur.
La rue des Sables était déserte. Les volets du numéro 14 closes. Elise frappa deux coups rapides, puis trois lents. Une femme ouvrit, le visage blême.
— Prenez ce qui est indispensable, dit Elise. Vos papiers. Le jeune homme doit partir avec vous. Dans une heure, au plus tard, passez par le passage des Tanneries. Il y aura quelqu'un au bout.
La femme ne posa aucune question. Elle referma la porte. Elise remonta sur son vélo.
La rue Victor Hugo était plus dangereuse—près du port, où les patrouilles allemandes circulaient régulièrement. Elle descendit de vélo et marcha dans l'ombre des façades. Le numéro 3 était sombre. Trop sombre. Les Dufour laissaient toujours une bougie dans la cuisine. Elise approcha, le cœur serré.
La porte était entrouverte.
Elle poussa doucement, vit la cuisine en désordre—chaises renversées, tiroirs ouverts. Une assiette brisée. Des ombres figées sur le mur. L'air sentait le tabac froid et la peur. Il ne restait personne. Mais une croix, tracée à la craie sur le montant de la porte intérieure, leur avait été laissée par quelqu'un.
Ils étaient déjà tombés.
Elle ressortit, remonta sur son vélo avec précaution. Ses mains tremblaient sur le guidon. Elle pensa à la liste dans sa poche, à toutes les vies qui dépendaient d'elle. Et elle pensa à Henri. Son frère. Assis à une table de café, riant avec un homme à la main balafrée.
La rue des Carmes était la suivante. Mme Leclerc y habitait, au-dessus de sa mercerie. Elise n'était pas censée savoir que Boutique de Mme Leclerc était sur la liste—elle avait elle-même livré le courrier marqué, sans savoir ce qu'il signifiait. Marcel avait confirmé. La vieille dame était une cible. Elise pédala plus vite.
La mercerie était éteinte. Elise se glissa dans le passage étroit qui longeait la boutique, frappa à la porte de service. Une minute. Deux. Enfin, Mme Leclerc apparut, en robe de chambre, un châle sur les épaules.
— Elise ? À cette heure ?
— Écoutez-moi. Ceux qui marquent le courrier vont venir chez vous. Dans les prochaines heures. Vous devez disparaître.
Mme Leclerc la regarda intensément, puis un étrange sourire effleura ses lèvres.
— Vous savez pour la liste.
— Je sais que vous êtes dessus.
— Et vous êtes venue me prévenir avant les autres. Malgré ce que vous avez entendu sur moi. Sur votre frère.
Elise se figea.
— Qu'est-ce que vous savez sur Henri ?
Mme Leclerc recula dans l'ombre de sa cuisine. Elle ouvrit un tiroir et en sortit une petite boîte en fer, qu'elle tendit à Elise.
— Votre frère m'a laissé ça avant de... avant qu'il ne se mette en danger. Il disait que si quelque chose lui arrivait, il fallait que cela vous revienne. Je ne savais pas que vous étiez prête. Maintenant, peut-être.
Elise prit la boîte. Elle était légère. Elle ne l'ouvrit pas.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Des lettres. Des noms. Son réseau. Les gens qui passaient des messages avec lui.
— Vous étiez dans son réseau ?
Mme Leclerc secoua la tête.
— J'étais son contact. Sa boîte aux lettres. Je ne savais pas tout. Personne ne savait tout. Mais je sais une chose que vous ne savez pas encore, Elise.
Elle saisit le poignet de la jeune femme et fixa ses yeux.
— Votre frère n'a jamais collaboré. Tout ce qu'il faisait, c'était pour protéger quelqu'un.
La voix de Mme Leclerc se brisa presque.
— Il a fait ce qu'il a fait parce qu'il aimait quelqu'un, et que cette personne était en danger. Ne vous trompez pas sur lui. Il vous aimait trop pour vous mêler à cela. Mais maintenant vous êtes mêlée. Et il vous faudra choisir.
Elle retira sa main et passa une cape sur ses épaules.
— Allez-y. Moi je sais où aller. Protégez les autres. Et quand vous verrez l'homme à la main balafrée—car vous le verrez, je le sens—rappelez-vous qu'il n'est pas ce qu'il paraît.
Elise voulut poser des questions, mais Mme Leclerc l'interrompit.
— Partez. Ils seront ici dans dix minutes ou moins. Je ne peux pas rester à discuter avec mon ange gardien.
Elise resserra son écharpe et sortit dans la nuit. La boîte en fer était lourde dans sa poche, contre sa cuisse. Elle n'avait pas le temps de l'ouvrir. Pas maintenant.
Elle pédala jusqu'à la rue des Lilas, où les Roux cachaient un ancien aviateur britannique. Porte close. Trop close. Elle frappa. Le silence. Puis un léger bruit de rideau. Elle appela à voix basse, mais personne ne répondit. Ils avaient dû fuir. Ou être pris.
Elle descendit la liste mentalement, une par une. Quatre qu'elle avait pu atteindre. Deux dont elle ne savait pas encore—dont l'un était peut-être déjà mort. Six autres qu'elle n'avait pas encore prévenus.
À 1 heure du matin, elle s'arrêta près du mur de l'église Saint-Pierre, épuisée. Ses jambes tremblaient. Assise sur une pierre tombale dans l'obscurité du cimetière, elle ouvrit enfin la boîte de Mme Leclerc.
À l'intérieur, une photographie. Henri, plus jeune, le visage ouvert, le bras autour des épaules d'une jeune femme blonde. Elise ne la connaissait pas. Dessous, un papier plié en quatre. Elle le déplia. Des noms, des adresses, des dates. Et au dos, une écriture fine, presque effacée : « Si tu lis ceci, Elise, sache que je t'aime. Et que le choix que j'ai fait, je le referais pour elle. »
Il avait choisi quelqu'un d'autre. Il avait tout sacrifié pour cette femme blonde. Et maintenant, il était peut-être mort ou perdu à cause d'elle. Ou à cause de lui—l'homme à la main balafrée.
Elise referma la boîte et la remit dans sa poche. Elle n'avait plus ni peur, ni haine. Elle avait un but.
Elle trouverait l'homme à la main balafrée. Elle découvrirait qui il était, pourquoi il utilisait la poste, pourquoi il traquait Jameson. Et si Henri avait collaboré, elle voulait l'entendre de sa bouche. Pas pour le juger. Pour comprendre.
L'aube se levait sur la rade de Saint-Pierre-Port. Elise remonta sur son vélo. Dans moins de deux heures, le camion du fournil passerait, et Jeanne serait libre. Ensuite, il faudrait revenir vers les autres. Vers Jameson. Vers la vérité.
Elle pédala vers le port, vers la silhouette qu'elle avait cru voir dans l'ombre des entrepôts. Vers l'homme qui tenait, peut-être, la clé de tout.
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