La Liste des Marées
Lire le chapitre 19: The Scarf Found
La maison du pêcheur sentait le sel et le goudron, une odeur qui collait à la peau comme une deuxième couche d’air marin. Elise appuya sa bicyclette contre le mur de pierres grises, le cœur battant si fort qu’elle entendait son propre sang dans ses oreilles. Le soleil de midi tapait dur, mais elle avait l'impression d'avoir froid.
Elle avait pris trois lettres de son sac, des enveloppes ordinaires qu'elle avait déjà lues et relues pour se donner une contenance. Des factures, probablement. Des papiers sans intérêt. Mais son regard était ailleurs, rivé sur le jardin derrière la maison.
Le fil à linge tendu entre deux poteaux de bois branlants supportait des draps blancs qui claquaient dans la brise. Et là, entre un torchon à carreaux et une chemise d'homme élimée, pendait un foulard rouge.
Le foulard d'Yann.
Elise reconnut la laine grossière, la frange effilochée au coin gauche – le défaut qu'il refusait de recoudre parce que « ça porte bonheur ». Sa mère le lui avait tricoté pour son départ vers le continent, trois ans plus tôt. Pour qu'il ait quelque chose d'elle, là-bas, dans l'armée.
Il n'avait jamais quitté le foulard. Jamais.
Elle fit les trois pas qui la séparaient de la barrière. Sa main tremblait sur le loquet. Le drap blanc bougea, découvrant une fenêtre où une silhouette se dessina – une femme ronde, les cheveux gris tirés en chignon, qui la regardait fixement.
La femme du pêcheur.
Elise lui fit un signe de la main, son sourire professionnel plaqué sur le visage comme un masque de cire. « Le courrier, madame Le Guen ! »
La femme ne bougea pas. Trois secondes. Cinq. Puis elle disparut dans l'ombre de la pièce.
Elise compta jusqu'à dix avant d'ouvrir la barrière. Le gravier crissa sous ses semelles. Elle avait trop chaud, soudain, trop chaud et trop froid à la fois, et les lettres dans son poing se froissaient pendant qu'elle avançait vers le fil à linge.
Le foulard rouge dansait dans le vent comme une menace. Elle l'attrapa avant même de savoir ce qu'elle allait dire, avant même d'avoir une excuse plausible pour toucher au linge d'autrui. La laine était rêche contre sa paume. À l'intérieur du col, un ourlet décousu. Elle avait recousu ce col elle-même, en 1941, avec du fil écru parce que c'était tout ce qu'elle avait trouvé.
Ce n'était plus un foulard. C'était une preuve.
« Il est propre, ce linge », dit une voix derrière elle.
Elise se retourna. La femme se tenait à trois mètres, sur le seuil de la porte de derrière, un panier d'osier sous le bras. Ses yeux étaient d'un bleu si pâle qu'ils semblaient lavés, et ils ne cillaient pas.
« Je... » Elise lâcha le foulard comme s'il brûlait. Il retomba contre le drap, révélant sa trame rouge. « Je cherchais la maison voisine. On m'a dit... »
« Vous êtes la postière. Celle qui distribue les lettres de la honte. »
Les mots tombèrent entre elles comme des pierres. Elise ne répondit pas. Elle n'avait pas besoin de répondre, pas besoin de se justifier. La femme du pêcheur savait qui elle était, savait ce qu'elle faisait – ou ce qu'elle croyait qu'Elise faisait.
« Je ne vous dénoncerai pas », continua la femme, comme si Elise avait posé la question à voix haute. « Mon mari m'a dit que vous étiez impliquée. La mouette, celle qui approche les familles. C'est vous, pas vrai ? »
Elise sentit le sol se dérober sous ses pieds. La mouette. La femme utilisait le même nom que les marques rouges sur les cartes de visite. Le même nom que le message que son frère avait tenté de lui faire passer avant de disparaître.
« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
La femme la regarda longuement, puis baissa les yeux vers le foulard. Sa bouche se tordit, pas un sourire, plutôt une fissure dans la pierre de son visage.
« Le foulard. Il était à votre frère, non ? »
Elise ne devait pas montrer d'émotion. C'était la règle, la loi non écrite de l'occupation : ne montrer jamais ce que l'on ressent, parce que ce que l'on ressent devient une arme entre les mains de l'ennemi. Mais elle était épuisée. Elle avait passé la nuit à courir entre la grange et le port, entre Jameson et les patrouilles, entre des promesses impossibles à tenir. Le foulard rouge dansait toujours contre le drap blanc, et sa gorge se serra.
« Il était à Yann. Il ne l'enlevait jamais. »
La femme la détailla un instant de plus, puis hocha la tête comme si cette réponse confirmait quelque chose qu'elle savait déjà. Elle s'accroupit, posa son panier à ses pieds et en tira une pile de draps sales qu'elle commença à plier avec des gestes lents et mécaniques.
« Il est arrivé hier dans une caisse de poissons », dit-elle sans la regarder. « La Sainte-Anne est revenue du sud au matin. Mon homme a trouvé dans la glace... ça. Avec un mot cousu dans la doublure. »
Elise fit un pas en avant. « Un mot ? Quel genre de mot ? »
La femme leva les yeux. Pour la première fois, quelque chose traversa son regard – de la peur, ou de la pitié, Elise n'aurait su dire.
« Un discours. Des phrases sans suite. Le nom d'un enfant, d'un port. Il disait que c'était du délire d'agonie. »
Le sang d'Elise se figea. De la glace. Venu du sud. Un corps, peut-être, ou un vivant jeté par-dessus bord qui avait laissé tomber son foulard dans la cale. Les mots « mon frère est mort » refusèrent de se former dans son esprit ; ils flottaient juste là, derrière ses yeux, énormes et blancs comme des draps.
« Votre mari. Il est ici ? »
« Il est à la cale. Il répare une aussière. Vous voulez de lui parler. » Ce n'était pas une question.
Elise acquiesça. La femme plia un dernier drap et le posa sur le panier avec le soin d'une fois par jour. Elle passa près d'Elise sans la toucher, laissant derrière elle une odeur de soude et de poisson, et indiqua d'un geste vague le sentier qui descendait vers l'eau.
« Il vous dira ce qu'il veut vous dire. Ils font tous pareils, ici. Ils disent ce qu'ils veulent qu'on entende, et rien de plus. »
La pente était raide, parsemée d'algues sèches et de coquilles brisées. La Sainte-Anne tirait sur son aussière à une vingtaine de mètres, coque noire et peinture écaillée, un filet de pêche suspendu pour réparer. Le pêcheur était assis sur le quai, dos voûté, un couteau à lame recourbée dans les mains. Il ne leva pas la tête quand Elise s'approcha.
« Vous êtes venue pour le foulard. »
Sa voix était éraillée, comme râpée par le sel. Elise s'arrêta à deux mètres de lui.
« Vous avez vu mon frère. »
Le couteau s'enfonça dans le nœud de l'aussière, trancha un fil, recommença. « J'ai vu un homme mourir, mademoiselle. Votre frère, s'il faut croire ce qu'il criait dans le délire. » Il cracha par-dessus le quai, dans l'eau verte. « Pas très beau spectacle, je vous le dis. »
Elise ploya les genoux pour s'asseoir sur une roche plate. Ses jambes ne la croyaient plus capables de la porter.
« Il était où ? Sur un bateau ? Sur celui qui vous a ramené la caisse ? »
Le pêcheur leva enfin les yeux. Des yeux sombres, presque noirs, des yeux qui avaient vu trop de choses. Il parcourut son visage, puis ses mains posées sur ses genoux, comme pour déchiffrer une carte écrite dans sa peau.
« Le foulard, je l'ai trouvé sur un soldat. »
Le sol bascula. Elise cligna des yeux.
« Un soldat ? »
« Un soldat allemand. Mort. Flottant entre deux eaux au large de la Lieuse, près de l'épave du cargo. Je l'ai repêché par l'épaule, il était coincé dans un filet que j'avais perdu la semaine avant. Il portait le foulard autour du cou, serré comme un collier. »
Les mots tombèrent un à un, trop précis pour être inventés. Elise les laissa s'installer.
« Les blessures ? Il était... comment il est mort ? »
« Blessures ? » Le pêcheur fit rouler le couteau dans sa paume. « Aucune, mademoiselle. Aucune trace de balle ni de coup. Juste le foulard autour du cou, noué trop serré. Et les ongles... » Il pinça le dos de sa propre main. « Les ongles arrachés. Tout le long des doigts. »
Elise ne respirait plus. Son frère n'avait jamais ôté ce foulard. Sa mère le lui avait noué, un jour de janvier, et Yann avait juré qu'il mourrait avec. Il avait tenu sa promesse.
Le pêcheur rangea son couteau dans sa ceinture et se leva avec un craquement de genoux.
« Le mot cousu dans la doublure, il disait autre chose », dit-il, plus bas. « Il disait : “Elle doit savoir. La poste est trahie.” »
La menace tomba en elle comme une pierre dans une mare. Quelqu'un savait. Quelqu'un savait que Yann avait découvert quelque chose sur son réseau de courrier, que la poste elle-même – sa poste, son précieux système – était infiltrée. Son frère était mort pour lui dire que la trahison était en elle.
Le pêcheur la regarda encore un instant. Une lueur passa dans son œil – ce n'était pas de la cruauté, pas tout à fait de la pitié. C'était autre chose. Une évaluation.
« Vous voulez le reste, mademoiselle ? » Il fit un pas vers sa barque, s'arrêta. « Le reste de ce que je sais ? Alors vous viendrez ce soir, à minuit, au pied de la jetée nord. Et vous viendrez seule. »
Il ne laissa pas le temps à Elise de répondre. Il sauta dans sa barque avec une souplesse qui jurait avec son dos courbé, détacha l'aussière et poussa vers l'eau libre d'une seule main.
Elise resta sur le quai, se demandant pourquoi un homme qui prétendait avoir trouvé le foulard sur un soldat allemand naviguait avec la rapidité d'un homme qui savait qu'il allait être suivi. Et pourquoi il lui donnait rendez-vous alors qu'il aurait pu la laisser avec ses questions sans réponse.
Elle serra le foulard dans sa poche, la laine rouge contre sa cuisse, et se souvint du visage de la femme, là-haut, qui l'avait regardée partir comme on regarde quelqu'un entrer dans la gueule d'un piège.
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