La Liste des Marées
Lire le chapitre 20: The Fisherman's Deal
La jetée nord sentait le sel et le gasoil pourri. Elise laissa son vélo tomber contre le mur de pierre, le cœur cognant contre ses côtes. Minuit moins cinq. Les réverbères étaient éteints — couvre-feu — mais la lune argentait l'eau, et elle distingua la silhouette du pêcheur au bout du môle, sa pipe rougeoyant comme un phare minuscule.
Le Guen ne se retourna pas à son approche. Il parlait à la mer.
« Vous êtes venue. Je me demandais si vous auriez le courage. »
« Vous avez dit que vous saviez des choses sur Henri. » Elise s'arrêta à deux mètres. L'odeur du tabac lui rappelait le salon de son grand-père, une vie d'avant. « Parlez. »
Il se tourna lentement. Sa cicatrice zigzaguait de la tempe à la mâchoire, tordant sa bouche en un rictus permanent. Ses yeux noisette étaient fatigués. « Votre frère n'a pas fait le malin avec les Allemands. Il a fait pire. Il les a aidés. »
Elise sentit le sol se dérober. « Vous mentez. »
« J'aimerais bien. » Le Guen cracha dans l'eau. « Mais je suis celui qui leur a donné les noms. Votre frère y compris. »
Le mot resta suspendu dans l'air salé. *Donné.*
« Vous êtes l'informateur. » Sa voix n'était qu'un souffle. La lettre de Yann lui revint : *La poste est trahie.* « C'est vous qui avez fait arrêter la famille Kerlann. Le vieux Moreau. Mon frère. »
« Et la femme des Durand. Et le garçon qui distribuait les tracts communistes. Et une dizaine d'autres dont vous ne saurez jamais les noms. » Il parlait comme on énumère une liste de courses. « Trois ans de délation, mademoiselle Martin. Trois ans à serrer des mains glacées au café et à sourire aux veuves, à regarder les camions partir vers le continent avec des hommes qui n'avaient rien fait de mal. »
« Alors pourquoi me raconter ça ? » Elise avait les poings serrés, les ongles plantés dans ses paumes. « Pour savourer votre honte ? »
« Parce que je n'ai pas le choix. » Le Guen tira une dernière bouffée de sa pipe et jeta le mégot dans l'eau. Il y eut un sifflement minuscule. « Ils ont ma femme. »
Elise cligna des yeux. La femme de la maison aux géraniums. Celle qui l'avait regardée partir avec un air de savoir.
« Pas en prison, non. En mieux. » Il rit, un son cassé. « Odette a un an d'espérance de vie, mademoiselle. Cancer. Les médecins de l'île le disent. Les Allemands, eux, ont un autre médecin. Un spécialiste de Brême qui peut la soigner. Ils me paient en pilules et en penicilline. Je livre des noms, ils livrent des médicaments.
« Vous comprenez ? Je choisis entre mon âme et ma femme. » Il se passa la main sur le visage, et pour la première fois Elise vit autre chose que la dureté de ses traits : de la lassitude pure. « Je sais que je brûlerai en enfer. Mais si Odette doit partir, je veux qu'elle parte en ayant mal le moins possible. »
Elise ne trouva pas les mots. La colère s'était fissurée, laissant passer un flot glacé de compréhension. Combien de fois avait-elle plié sous le poids des menaces ? Combien de fois avait-elle détourné le regard pour protéger sa mère ?
« Deux semaines. » Le Guen sortit une enveloppe sale de sa vareuse. « C'est le temps qu'il leur faut pour amener le médecin. Ensuite, je ne serai plus utile. Vous savez ce que les Allemands font des agents qui ne servent plus ? »
Le papier craqua entre ses doigts calleux. « Je vous donne tout. Le nom de l'officier qui me contrôle. Les adresses des cachettes. Les codes de communication. Les autres collaborateurs — ceux qui font ça pour l'argent ou la peur, pas pour l'amour. Ils ne méritent pas ma protection. »
Elise regarda l'enveloppe. Son contenu pouvait faire tomber des dizaines de personnes. Sauver des dizaines d'autres.
« En échange ? »
« Vous me promettez de sortir Odette de l'île après la guerre. Quoi qu'il arrive. Quoi qu'on découvre sur moi. » Sa voix se brisa presque. « Ma femme n'a rien fait. Elle ne savait pas. Elle regardait la mer en faisant ses géraniums, et elle ne savait pas que chaque fleur était arrosée du sang des voisins. »
« Vous me demandez de garantir la survie d'une femme dont le mari a envoyé mon frère à la mort. »
Le Guen ferma les yeux. « Oui. »
La marée léchait les pilotis. Elise pensa à la montre d'Henri, immobile depuis trois semaines. Elle pensa à Yann Quérel, quelque part dans une cellule, attendant l'aube. Elle pensa aux lettres qu'elle faisait passer, à chaque famille brisée.
Elle tendit la main.
« Donnez-moi ça. »
Le Guen lui remit l'enveloppe, leurs doigts s'effleurant à peine. Elle était lourde de trahisons.
« Comment je vous le fais passer, pour Odette ? »
« Mon frère tient une ferme à Saint-Pierre-Port. Vous lui donnerez ma bague. » Il défit un anneau d'argent à son annulaire — une ancre marinée dans le vert-de-gris. « Il saura quoi faire. Il hait les Allemands autant que je les sers. La famille, c'est compliqué. »
Elise glissa la bague dans sa poche. Elle irait avec sa tournée de lettres. Une bague de traître promise à un fermier honnête.
« Et la Mouette ? » demanda-t-elle. « Vous avez dit qu'elle avait des informations sur Henri. Sur ce qu'il savait. »
Le Guen eut un sourire sans joie. « La Mouette est plus près de vous que vous ne le croyez. Elle vous attend à midi, au Café du Port. Prenez vos lettres. Faites votre tournée. Mais mademoiselle Martin » — sa voix devint grave — « ne lui faites pas confiance aveuglément. Elle a ses propres raisons, et aucune d'elles n'est de vous aider. »
« Qu'est-ce que vous voulez dire ? »
« Votre frère n'était pas un résistant ordinaire. Il avait des contacts à Londres. Une ligne directe. Ce n'est pas lui que les Allemands voulaient quand ils sont venus le chercher. C'est quelqu'un d'autre. » Il regarda l'eau. « Et il me semble que cette personne-là porte une robe plus élégante qu'une pêcheuse de crevettes. »
Une robe. La postière en chef. Ou quelqu'un au-dessus d'elle.
« Qui ? »
Le Guen secoua la tête. « C'est tout ce que j'ai. Je vous l'ai dit, ma source est sèche. Depuis que j'ai compris qu'Odette... » Il haussa les épaules. « Je ne fais plus que subir. »
Des pas martelés résonnèrent du côté des entrepôts. Une patrouille. Elise vit les faisceaux des lampes balayer les pavés.
« Filez. » Le Guen s'accroupit près d'une bitte d'amarrage, sortit un couteau de sa botte et se mit à gratter de la mousse imaginaire. « Si je vous vois encore, je vous le dis comme ça — vous n'existez pas. D'accord ? »
Elle enfourcha son vélo. Dans la poche de sa veste, l'enveloppe lourde battait contre sa hanche. Des noms. Des adresses. Des vies.
À quatre heures, le fugitif attendait. Yann attendait l'aube. La Mouette attendait midi.
Et maintenant, cette enveloppe attendait une décision qu'elle n'avait toujours pas prise.
Elle pédala dans l'obscurité, rasant les murs, le souffle court. Derrière elle, la mer avalait les dernières minutes de la nuit. Devant, la forge d'un avenir qu'elle n'avait ni commencé ni fini.
Elle se dit qu'Henri aurait su quoi faire. Mais Henri était mort, et elle portait sa montre, et tout ce qu'elle savait, c'était qu'il fallait foncer en avant — par pure habitude de survivre au jour, puis à la nuit, puis au jour suivant.
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