La Liste des Marées
Lire le chapitre 22: Suspicion Grows
Les pavés du quai étaient encore humides quand les gendarmes français arrivèrent, escortés par deux soldats allemands. Elise observait depuis la fenêtre de la boulangerie, le pain encore chaud contre sa poitrine comme un bouclier inutile. Ils ne prirent pas la direction de la cabane de Le Guen, mais celle de la poste.
Le cœur d'Elise cessa de battre une seconde.
La postière sortit, les mains liées dans le dos, son visage pâle mais étrangement serein. Ses cheveux gris, d'habitude si soigneusement coiffés, s'échappaient de leur chignon en mèches folles. Elle ne regarda personne, fixant un point au-delà de la foule assemblée. Mais au moment de monter dans la voiture, ses yeux trouvèrent ceux d'Elise à travers la vitre. Un message muet passa entre elles — *ne dis rien*.
« Espionne », cracha une femme à côté d'Elise. « C'est elle qui livrait nos lettres aux Boches. »
Elise serra le pain si fort que la croûte craqua. Elle savait la vérité — la postière cachait ses origines juives, pas des secrets militaires. Mais cette vérité était aussi dangereuse que le mensonge.
Le vélo d'Elise semblait peser une tonne lorsqu'elle reprit sa tournée. Chaque rue qu'elle empruntait, chaque porte où elle sonnait, chaque regard posé sur elle était désormais une accusation potentielle. Le lieutenant Brandt l'observait depuis le coin de la rue de la Perruque, sa silhouette immobile comme une statue de pierre grise. Elle fit semblant de ne pas le voir, déposant une lettre chez Mme Falla, une circulaire chez le boucher.
Et la main de Le Guen dans sa poche — cette bague en argent qu'elle n'avait pas pu se résoudre à retirer — brûlait contre sa cuisse comme un fer rouge.
À l'heure du déjeuner, elle se rendit au café du Port pour la première fois depuis la mort d'Henri. La patronne, une femme trapue au regard méfiant, secoua la tête avant même qu'Elise ne parle. « Pas de lettres pour toi aujourd'hui. Et je te conseillerais de ne plus traîner par ici. Les questions fusent. »
Elise commanda un café qu'elle ne but pas, observant le va-et-vient du port par la fenêtre. Les hommes déchargeaient des caisses de poisson, indifférents en apparence. Mais deux d'entre eux — elle les reconnut, des pêcheurs du bateau voisin de Le Guen — la dévisagèrent avec insistance avant de détourner le regard.
Elle sortit, remonta sur son vélo, et prit la direction de la maison de Jameson.
Ce n'était pas l'itinéraire prévu. Elle le savait. Mais la liste des collaborateurs brûlait dans sa poche intérieure, un poids de papier qui pourrait la tuer ou sauver la moitié de l'île. Elle devait la confier à quelqu'un de sûr.
Devant la maison du docteur, elle ralentit. Une voiture militaire stationnait devant — pas rare, Jameson soignait parfois les soldats allemands. Mais le rideau du salon bougea, et elle aperçut une silhouette féminine à l'intérieur. Pas la gouvernante.
Elise continua son chemin sans s'arrêter, le cœur battant. À la place, elle se rendit à l'église Saint-Pierre, où une vieille femme passait la journée à prier pour les âmes des marins perdus. Elise s'agenouilla à côté d'elle, murmura une prière, puis laissa glisser un petit papier plié dans le panier de la vieille femme.
Trois mots. « Oiseau malade. Minuit. »
La vieille femme ne cilla pas. Elle continua ses prières, son chapelet cliquetant entre ses doigts.
Le reste de la journée fut un enfer d'aller-retours. Trois fois, Elise fut arrêtée par des patrouilles. Trois fois, elle présenta son sac postal, son laissez-passer, son sourire innocent. La troisième fois, le soldat qui l'examina — un jeune homme à lunettes qui semblait sorti de l'université — retint le sac un instant de trop.
« Vous livrez beaucoup de lettres au port ces derniers temps, mademoiselle.
— Le poisson voyage aussi vite que les mots », répondit-elle avec un sourire. « Les marins écrivent à leurs femmes. Je ne fais que mon travail. »
Il la laissa passer. Mais elle vit la note qu'il griffonna dans son carnet.
La nuit tomba comme un couvercle. Elise ne retourna pas chez elle — son studio était peut-être surveillé. Elle se cacha dans la remise de la famille Mahé, leur vieux batelier de confiance qui s'était réfugié en Angleterre. L'humidité du bois et l'odeur de goudron lui rappelèrent les nuits passées à attendre dans les criques pendant les années d'avant-guerre, quand l'attente semblait un choix.
À minuit, elle se coula vers le jardin de Jameson par le passage venant du cimetière. Le docteur l'attendait dans la serre, enveloppé dans une cape noire, une lampe à huile posée à ses pieds — lumière baissée, invisible de la rue.
« Tu as été suivie ? »
Elise secoua la tête. « Trois fois arrêtée. Mais je ne vois pas de fil.
— Il y en a un. » Jameson sortit un papier de sa poche, le déplia. « Le lieutenant Brant a visité la maison de ta tante cet après-midi. Il cherchait des preuves de correspondance avec l'Angleterre. Il n'a rien trouvé — ta tante est discrète. Mais il sait quelque chose. »
Elise ferma les yeux. Elle avait envoyé deux lettres à sa tante depuis le début de l'occupation, toutes deux inoffensives. Mais la mention de la tante — pas du studio, pas du vélo, pas des routes — précisément la tante, la seule personne capable de la faire chanter...
« Il sait pour Henri, dit-elle doucement. Il sait qu'elle est ma seule famille ici.
— Et il utilise ça. » Jameson déposa la liste des collaborateurs sur la table de la serre. « Cette liste, tu dois la copier. En double. Une version simplifiée pour moi, une complète que tu cacheras ailleurs. Si tu es arrêtée...
— Ils trouveront la copie.
— Non. Ils trouveront une version amputée — des noms faux, une adresse déplacée. Les vrais, tu les garderas dans ta tête. Tu en connais déjà plusieurs par cœur, non ? »
C'était vrai. Le Guen avait récité les noms à voix haute avant de lui remettre l'enveloppe. Elle les avait répétés comme une litanie, dans la nuit, pour ne pas les oublier si le papier était perdu.
« Il y a autre chose », dit Jameson. Sa voix était basse, hésitante. « Le corps de Le Guen. L'autopsie a été faite par le médecin allemand, pas par moi. Mais j'ai vu le rapport. L'angle de la lame est insolite. »
Elise attendit.
« Le coup vient de face. Pas de dos comme on le pensait. Le Guen connaissait son assassin. Il lui faisait face quand il est mort. »
Le visage de la postière traversa l'esprit d'Elise, son sourire au bord de l'eau au moment où le corps sortait de l'eau. Une femme. Le Guen avait dit qu'Henri poursuivait quelqu'un qui « portait une robe ».
« La robe », murmura-t-elle. « Le Guen a dit que la cible d'Henri portait une robe. Et la postière — elle était là quand Le Guen est tombé. Elle souriait. »
Jameson la saisit par le bras. « Tu ne vas pas l'accuser. Elle est arrêtée. Si tu la fais sortir de prison en la dénonçant, tu dévoiles ce que tu sais d'elle — et ce qu'elle cache. »
« Alors qui ? »
Le silence de la serre fut interrompu par un bruit. Un grattement dehors, une pierre lancée contre la vitre. Jameson éteignit la lampe d'un geste sec. Ils attendirent, immobiles, le souffle suspendu. Puis un second grattement — plus fort, plus insistant — et une voix étouffée de femme :
« Docteur ? Je sais que vous êtes là. Ouvrez. J'ai besoin de parler d'Odette. »
Le visage d'Elise se figea. La femme de Le Guen. Celle qui souriait au bord de l'eau. Celle qui savait tout.
Jameson regarda Elise dans l'obscurité. Leurs souffles se mêlèrent dans la pénombre.
« Je croyais qu'elle était seule », murmura-t-il. « Je croyais qu'elle ne savait rien. »
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