La Liste des Marées
Lire le chapitre 23: The Missing Poet's Call
La boulangère tendit le pain à Élise sans un mot, mais ses doigts s’attardèrent une seconde de trop sur la miche. Un message. Élise la glissa dans son cabas avec un sourire neutre, continua sa tournée, la gorge serrée jusqu’à ce qu’elle ait atteint le chemin creux derrière l’église Saint-Pierre.
Elle cassa le pain. Une enveloppe fine, froissée, sale. Dedans, un mot d’André, l’écriture hachée, pressée, comme s’il avait tremblé en l’écrivant.
*Le Gardien de la Baie. À marée basse, la troisième entrée après le rocher en forme de tête de chien. Viens seule. Ne dis rien à Jameson.*
Et plus bas, en plus petit :
*Ils ont trouvé Le Guen avant moi. Ne fais pas la même erreur.*
Élise relut le mot trois fois. Le Gardien de la Baie. Cette partie de la côte ouest, creusée de grottes que les douaniers utilisaient avant la guerre. Tête de chien. Elle connaissait le rocher, oui. Tout le monde à Guernesey connaissait le rocher.
Jameson. Elle ne pouvait pas lui en parler. André était méfiant, et après ce qui était arrivé à Le Guen, elle ne prendrait pas le risque de compromettre son unique source. Pas encore.
À marée basse. Elle calcula. Deux heures avant le reflux complet. Juste le temps de finir sa tournée.
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La grotte sentait le sel et les algues pourries. Élise dut se baisser pour passer l’entrée, frôlant la pierre humide. L’obscurité l’avala, puis une lampe à huile vacilla au fond, révélant une silhouette efflanquée adossée à la paroi.
André Levallier avait toujours eu l’air d’un oiseau blessé — les épaules étroites, les cheveux trop longs, les doigts tachés d’encre. Mais après trois mois de cache, il ressemblait à un spectre. Ses joues étaient creuses, sa peau grise, et il portait un manteau de pêcheur volé qui puait le goudron.
« Tu es venue, dit-il. J’avais peur que tu refuses. »
— Pourquoi maintenant ? Tu t’es planqué pendant des mois, et soudain tu trouves un moyen de me contacter au moment où tout le monde me surveille ?
André se racla la gorge. Il tenait quelque chose dans sa main droite, un papier qu’il tournait et retournait sans cesse.
« J’ai vu Le Guen mourir. »
Élise sentit son sang se glacer.
« Tu étais là ? »
— J’étais au-dessus du port, dans la cale du vieux hangar. Je dors parfois là quand la grotte est trop humide. J’ai vu l’homme arriver. J’ai vu le poignard. Et j’ai vu ce qu’il a pris.
Il ouvrit la main. Un morceau de papier déchiré, aux bords irréguliers. Élise s’approcha, saisit le fragment. Il était couvert d’une écriture dense, presque illisible, mais elle reconnut la langue allemande immédiatement. Et en dessous, des noms. Des noms anglais. Des noms français. Des noms qu’elle connaissait.
Le sien.
« Le Guen m’avait confié une copie partielle, souffla André. Il savait qu’il allait mourir. Il avait deviné que la liste complète était trop dangereuse à garder sur lui. Alors il m’a donné celle-ci, morceau par morceau, à chaque fois qu’il venait pêcher près de la grotte. »
Élise regarda le papier. Sa main trembla.
« Il te faisait confiance ? »
André eut un rire amer.
« Il n’avait plus que moi. Sa femme était malade, les Allemands lui promettaient des médicaments. Et il a cru que je jouais pour l’autre camp. » Il la regarda droit dans les yeux. « Je ne suis pas un héros, Élise. Je suis un poète lâche qui a eu peur de se faire fusiller. Mais je ne suis pas un traître. »
Elle le crut. Peut-être parce qu’elle avait vu la même peur dans les yeux de Le Guen la nuit où il était mort.
« Et ce document ? Qu’est-ce qu’il dit exactement ?
— Il ne dit pas qui est le maître d’œuvre. C’est trop intelligent pour ça. Mais regarde en bas, la signature. »
Élise plissa les yeux. Une initiale. Un seul caractère, en bas à droite, presque effacé. Un *F* élégant, tracé avec soin.
« F ? », murmura-t-elle.
— Ce n’est pas un nom allemand. Ce n’est pas un nom allemand. C’est un nom français. »
André poussa un souffle rauque.
« J’ai passé deux mois à écouter, à observer, à recouper. Il y a un officier allemand à Guernesey, un certain von Brandt. Mais lui, je l’ai vu. Je sais qu’il travaille pour Berlin. Le problème, c’est que ce fragment contient des noms que Le Guen ne pouvait pas connaître — des noms de résistants opérant en France, des liaisons avec Londres, des codes postaux. » Il marqua une pause. « Et il ne les aurait jamais obtenus sans une source dans la résistance elle-même. »
Élise sentit la panique monter. La liste. La liste que Le Guen avait volée. Elle n’avait pas vu la signature. Elle n’avait pas osé la lire complètement, trop occupée à mémoriser son propre nom pour la détruire.
« C’est un homme ? », demanda-t-elle.
— Peut-être. Ou une femme. Le F pourrait être un prénom ou un nom de famille. Mais ce que je sais, c’est que ce fragment a été en partie rédigé dans un anglais impeccable. Trop impeccable. Un anglais de public school, pas un anglais appris à l’école.
Le regard d’Élise se figea.
« Tu veux dire que le maître-espion est un Britannique ? »
André secoua la tête.
« Non. Je veux dire que le maître-espion se fait passer pour un Britannique. Ou qu’il l’est lui-même, retourné. » Il saisit le poignet d’Élise. « Je connais ton ami Jameson. Le médecin. Il parle un anglais parfait, lui aussi.
— Jameson est du côté de la résistance.
— Vraiment ? Et qui était au port quand Le Guen est mort ? Qui a organisé ta rencontre avec Le Guen ? Qui savait que tu avais la liste ?
Élise dégagea violemment son poignet.
« Ce n’est pas lui. Il m’a sauvée. Il me fait confiance. »
André la regarda longuement, la tristesse étalée dans les yeux.
« Je ne te demande pas de croire que c’est lui. Je te demande d’examiner les faits. Le fragment porte ce *F*. Pas un nom allemand. Et il est venu du mien, pas du mien. Il est venu des archives de la Kommandantur. » Il sortit un autre papier de sa poche, le tendit à Élise. « Et j’ai trouvé ceci dans les affaires d’un soldat allemand qui noyé la semaine dernière. Un reçu de livraison. Pour des médicaments destinés à Odette Le Guen. Signé par le médecin de l’hôpital militaire. Mais la note manuscrite en marge est d’une main que j’ai vue ailleurs. »
Élise déplia le papier. Une note en allemand, soignée, presque calligraphiée. Mais en bas, une courte phrase :
*Dites à la Mouette que le plan avance.*
La plume était similaire. Le tracé du *F* dans les « des » et les « de » était identique à celui du fragment.
Sa poitrine se serra.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
André se leva, les jambes flageolantes.
« Ça veut dire que la Mouette n’est pas une femme qui t’aide. C’est un nom de code pour quelqu’un qui joue les deux côtés. Et si je devais parier, je dirais que cette personne est très proche de toi. » Il lui rendit le fragment. « Garde-le. Brûle-le si tu dois, mais ne le laisse jamais tomber entre leurs mains. »
Il se dirigea vers l’entrée de la grotte, puis se retourna.
« Il te faut un plan. Pas Jameson. Pas la postière. Pas Le Guen. Il te faut quelqu’un qui serait prêt à mourir pour sa cause. » Il sourit tristement. « Et je ne suis pas ce quelqu’un. Je ne le suis plus. Je m’en vais par bateau demain. Si tu veux survivre, fais de même. »
Il disparut dans la lumière grise du crépuscule, laissant Élise seule dans le froid de la grotte, le fragment serré entre ses doigts.
Elle relut la signature. Ce *F*. Élégant. Précis. Comme une main qui aurait écrit des ordres et des vers à la fois.
Elle pensa à Jameson.
Elle pensa à la postière, souriant dans la foule quand le corps de Le Guen fut emporté.
Elle pensa à Henri, au port, quelques heures avant sa mort.
Et pour la première fois, elle se demanda qui elle pouvait vraiment sauver — et qui essayait de la conduire à sa perte.
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