La Liste des Marées
Lire le chapitre 24: The Doctor's Confrontation
La pluie s’était arrêtée, mais l’air restait chargé d’iode et de menace. Jameson marchait devant moi, sa silhouette longue et souple se découpant contre les hangars du port militaire. Il s’était tu depuis la jetée, et ce silence avait quelque chose de délibéré, comme si parler eût trahi davantage que ses pas.
— Tu es sûr ? lui demandai-je, haletante à demi derrière lui.
Il s’arrêta net, se retourna. La lune, percée entre deux nuages, éclaira son visage de marbre. Il tenait à la main le fragment qu’André m’avait donné, celui que je lui avais confié malgré le poison de la méfiance. Ou peut-être justement à cause de lui.
— Le « F », dit-il. Oberst Friedrich Brandt. Chef de la Gestapo de Guernesey. C’est lui qui signe les rapports d’exécution. C’est lui qui coordonne les informateurs. Et c’est lui qui était au port quand Henri est mort.
— Tu en as la certitude ?
— Non. C’est pour cela que nous allons le lui demander.
Il poussa une porte métallique latérale. Un couloir sombre s’ouvrit devant nous, éclairé d’une seule ampoule. L’entrepôt servait à l’intendance allemande, mais Jameson semblait le connaître par cœur. Trois tournants, une montée d’escalier. Un bureau vitré au-dessus du dock, vide à cette heure. Là, il sortit une clé de sa poche, tourna la serrure, entra.
— Comment sais-tu où il travaille, Jameson ?
— Je traite sa hernie. Un médecin sait où vivent ses patients. Vivre ou travailler, dans son cas, c’est la même chose.
Il ouvrit un classeur, feuilleta. Je demeurai près de la porte, le cœur frappant contre mes côtes, alors que la masse noire de la baie s’étirait à travers la vitre grasse de crasse.
On n’entendit d’abord qu’une semelle sur le ciment. Puis le grincement d’une porte plus loin. Puis une voix nette, gutturale, française :
— Vous cherchez quelque chose, docteur ?
L’homme se tenait dans l’encadrement. Cinquante ans peut-être, le visage taillé à coups de serpe, la tête rasée, des yeux pâles presque délavés par la mer du Nord. Oberst Friedrich Brandt. Il tenait un dossier sous le bras, et un petit pistolet plat, à bout de bras, pointé à hauteur de poitrine.
— Je me doutais que vous finiriez par venir, docteur Bellamy. Votre ponctualité est une des rares choses civilisées chez les Anglais.
— Bellamy ? m’écriai-je, mais la voix de Jameson couvrit la mienne.
— Vous avez tué Henri. Vous avez tué Le Guen. Et vous avancez maintenant à visage découvert. J’aurais cru votre méthode plus discrète.
Brandt ne sourit pas. Il rangea le pistolet avec un geste d’ennui — le geste d’un homme que rien ne presse — et contourna son bureau. Il ouvrit le dossier qu’il portait, en sortit une photographie qu’il posa sur la table, face contre nous. Henri. Au port. Le jour de sa mort.
— Assez de ce théâtre, dit-il. Assez de cette île et de ses faux-semblants. Je sais qui vous êtes, Jameson Bellamy. Je sais ce que vous êtes.
Jameson se figea. Un tremblement minuscule au coin de sa mâchoire.
— Alors dites-le.
— Vous n’êtes pas membre du SOE. Vous n’êtes pas un simple praticien de campagne exilé. Vous êtes un agent britannique. Recruté en 1940, affecté à Guernesey pour évaluer les réseaux d’évasion. Le « F » de votre fragment n’est pas moi. C’est vous. À moins que vous ne préfériez votre matricule : F-17.
J’entendis ma propre respiration comme celle d’une étrangère.
— Vous vous êtes infiltré chez les Allemands pour en tirer du renseignement, poursuivit Brandt, mais vous avez commis une erreur. Vous vous êtes infiltré aussi chez les résistants. Cette double voie vous a tué, docteur. Car elle vous a fait connaître Le Guen. Elle vous a fait aider Odette. Et surtout, vous a fait rencontrer Élise.
Jameson ne se retourna pas vers moi. Son dos resta droit.
— Si vous saviez tout cela, Brandt, pourquoi ne m’avoir pas arrêté plus tôt ?
— Parce que je voulais les autres. Le réseau de passeurs. La Taupe. Les lettres cachées. Votre amie la postière nous a donné énormément de fil à retordre. La repérer a été… un plaisir prolongé.
Il laissa descendre ses yeux pâles sur moi et je sentis un froid absolu me gagner.
— Vous avez été fort utile, mademoiselle Martin. Votre route, vos cachettes, vos morts. Vous nous avez permis de cartographier toute la résistance insulaire. Trois semaines de plus, et nous prenions tout.
— Elle n’a rien fait pour vous, dit Jameson.
— Si. Elle vous a fait confiance. C’est ce que nous attendions.
Il frappa deux coups sur la porte. Deux soldats parurent, vinrent encadrer Jameson. Ce dernier ne résista pas, mais il tourna la tête vers moi. Son visage était doux, ouvert. Une blessure ancienne, ouverte.
— Élise. Le fragment portait mon initiale parce que je l’ai laissé à André. C’était un leurre. Une signature que Brandt reconnaîtrait si jamais nous étions compromis. Je pensais que si l’on découvrait ce papier, il désignerait quelqu’un d’autre que moi. Personne d’autre que ma propre conscience n’a signé cet acte.
— Vous voulez me faire croire que ce n’est pas vous ?
— Je suis un agent de Londres. Ni plus ni moins. L’informateur est dans la résistance, Élise. Quelqu’un qui connaissait vos routes. Quelqu’un qui voulait la mort de Henri. Quelqu’un que tu n’oses pas voir. Regarde la liste de Le Guen. La tienne y figure. Il te savait compromise. Et pourtant il vous a fait traverser sa mort, à toi et à lui, pour un seul but : identifier le maillon qui fuit. C’est toi, la dernière ligne.
Brandt hocha la tête lentement, et je vis soudain ce que Jameson tentait de me faire comprendre : l’officier était un agent britannique. L’arrestation était une scène préparée depuis le début. Brandt recula, fit signe aux soldats.
— Emmenez-le. Nous le présenterons à la cour.
— Vous exécutez votre propre agent, Brandt ?
— Le major Bellamy avait ordre de se faire prendre s’il compromettait l’opération Renaissance. Il vient de le faire. C’est la règle. Allez.
Les soldats poussèrent Jameson vers la porte. Il ne résista pas, mais il maintint mon regard jusqu’au dernier instant.
— Mon vrai nom est Laurence, dit-il. Je ne vous ai jamais menti sur ce que je ressentais.
La porte se referma. La serrure cliqueta. Brandt, ou quel qu’il fût, demeura devant la vitre, bras croisés, regardant le camion bâché s’éloigner dans la nuit. Il ne me prêtait plus aucune attention.
Je restai là, dans le bureau vide, à écouter la pluie reprendre, à serrer dans ma poche la bague de Le Guen. Jameson était vivant. Jameson était un agent. Jameson était peut-être un traître. Et le traître disait que le traître était ailleurs.
Tout ce qui me restait tenait dans mon poing fermé.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.