La Liste des Marées
Lire le chapitre 25: Aftermath: Alone
L'air du petit matin sentait le sel et le gasoil. Elise poussa son vélo contre le mur de pierre, les mains encore tremblantes. Le convoi devait passer par la rue des Sables dans moins d'une heure — c'était ce que Madame Jouan, la veuve du pêcheur, avait murmuré en échange de la promesse qu'Elise ferait déposer des fleurs sur la tombe de son mari chaque mois jusqu'à la fin de la guerre.
Une promesse facile à tenir. La dette de la veuve, elle, était presque impossible à honorer.
Jameson était dedans. Jameson allait être transféré au camp de St-Malo par le convoi de huit heures. Brandt l'avait laissé vivre — pour l'instant — mais une fois sur le continent, plus personne ne pourrait l'atteindre.
Elise sortit le plan de sa poche. Madame Jouan avait été claire : le fourgon s'arrêterait au croisement de la rue des Cloches pour laisser passer un convoi de l'Organisation Todt. Deux soldats en uniforme, un chauffeur, et Jameson à l'arrière avec un autre prisonnier. Les routes étaient barrées aux extrémités. L'arrêt durerait trois minutes, pas plus.
Trois minutes.
Elle avait abandonné l'idée de prévenir les autres. Brandt avait dit que le traître était dans la résistance. Si elle parlait à la mauvaise personne, Jameson était mort — et elle avec lui.
Son vélo lui parut soudain fragile contre le mur. Elle en avait besoin pour la tournée. Il était sa couverture, sa raison d'être dans les rues sans éveiller les soupçons. Le vendre ou l'abandonner signifiait devenir une simple femme sans motif légitime d'être dehors — une cible.
Le soleil se levait sur la jetée. Le carillon de l'église Saint-Pierre sonna une fois.
Six heures et demie.
Elle avait encore le temps de passer chez elle.
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La chambre sentait la poussière et le papier humide. Elise sortit la valise de sous le lit, l'ouvrit, en tira la robe noire de sa mère — celle qu'elle n'avait jamais portée, qu'elle gardait pour les grandes occasions qui n'étaient jamais venues. Elle était trop large, trop vieille, mais elle ferait l'affaire.
Le postillon allemand était posé sur la table. Elle l'attrapa machinalement, en sortit les deux dernières lettres non censurées qu'elle n'avait pas livrées. Des lettres pour des familles qui ne verraient jamais leur contenu.
Elle les glissa dans le corsage de la robe noire.
Au fond de sa poche, ses doigts trouvèrent l'anneau de Le Guen. Le métal froid l'apaisa — une absurdité. Elle le fit glisser à son annulaire. Il était trop large. Elle le transféra à l'index.
Dans la rue, les pas d'une patrouille résonnèrent. Elise compta lentement, jusqu'à ce qu'ils s'éloignent.
Elle était seule.
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Le croisement de la rue des Cloches était désert à sept heures cinquante. Elise s'était postée derrière l'angle de la boulangerie fermée, la robe noire serrée contre elle. Pas de vélo. Pas de uniforme. Juste une femme en deuil qui attendait — quoi ? Le fourgon de la mort.
Le vrombissement d'un moteur lui fit lever la tête. Le fourgon noir apparut au bout de la rue, roulant lentement, précédé d'une moto. Derrière, un camion de l'Organisation Todt venait en sens inverse.
Le convoi échangea des coups de klaxon. Le fourgon s'arrêta pile au croisement.
Deux soldats descendirent pour discuter avec le chauffeur du camion qui bloquait le passage. Le troisième, à l'arrière, fumait une cigarette en regardant ailleurs.
Elise traversa la rue, nonchalamment, comme si elle allait à la messe. Elle avait les lettres dans sa manche — des lettres allemandes, interceptées, qu'elle avait gardées par précaution. Elle s'approcha du soldat à la cigarette.
— Pardon, monsieur, dit-elle en allemand avec un accent hésitant. J'ai trouvé ceci. C'est pour le capitaine Brandt ?
Le soldat se retourna, surpris. Il la détailla : robe noire, visage pâle, mains tremblantes qui lui tendaient une enveloppe. Le cachet était celui du Kommandantur.
— Vous êtes ?
— La femme de ménage du docteur Jameson. Il m'a demandé de remettre ceci avant son départ. Il a dit que c'était urgent.
Le soldat prit l'enveloppe, la retourna. L'encre était parfaitement imitée — le travail de Madame Jouan, qui avait copié les tampons pendant des mois.
— Restez ici, dit-il.
Il frappa à la porte du fourgon. Un volet coulissa. Les mots échangés furent brefs, étouffés. Puis la porte s'ouvrit lentement.
La silhouette de Jameson apparut, menottée, les yeux plissés par la lumière soudaine.
— Le capitaine Brandt demande des preuves, dit le soldat en se tournant vers Elise. Vous avez autre chose ?
Elise sortit la seconde lettre — celle-ci, un rapport allemand authentique que Le Guen lui avait donné, où un officier se plaignait de la contrebande organisée par Brandt lui-même. Deuxième erreur de la maîtresse de poste : elle l'avait retenue sans savoir si elle servirait.
Elise la tint hors de portée.
— Le docteur m'a dit de la donner directement au capitaine. Pas à un soldat.
Le soldat hésita. Derrière lui, le chauffeur et l'autre garde discutaient toujours avec le camion — le convoi Todt avait un problème mécanique, un de ceux que Madame Jouan avait soigneusement organisés la veille en parlant à un mécanicien dont le frère était au maquis.
— Je reviens dans une minute, dit-il. Ne bougez pas.
Il disparut avec les lettres vers l'avant du fourgon. Jameson était toujours là, menotté, immobile. Leurs regards se croisèrent.
Il ne comprit pas tout de suite. Puis ses yeux tombèrent sur l'anneau à l'index d'Elise — celui de Le Guen — et il sembla comprendre.
Elle s'approcha d'un pas.
— Le deuxième garde est parti chercher l'eau pour le radiateur, chuchota-t-elle sans bouger les lèvres. La porte arrière n'a qu'un verrou. Quand je fais tomber mon sac, tu avances vers le mur de l'église. Tu connais le passage sous la sacristie ?
Une fraction de seconde. Puis un hochement à peine perceptible.
Elise fit glisser son sac à main de son épaule, le laissa tomber bruyamment sur les pavés. Le bruit claqua dans la rue. Le garde restant se retourna.
Elle ramassa le sac, fit une petite révérence au prisonnier, et recula en s'excusant d'une voix de veuve.
Le verrou de la porte arrière cliqueta — un son si faible qu'elle faillit le rater.
Elle ne se retourna pas.
Elle marcha calmement vers le passage de la sacristie, tourna à l'angle, et mura son souffle dans le silence du petit chemin couvert. Derrière elle, aucun cri. Aucun coup de feu. Juste le moteur du camion Todt qui toussait et crachait, et les voix des soldats qui commençaient à s'énerver.
Jameson avait disparu.
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Le passage l'amena jusqu'à la cale sèche, puis elle escalada le mur du cimetière en grattant sa robe noire sur la pierre humide. La ligne de mûriers lui donna une couverture jusqu'à la falaise ouest. Là, elle s'accroupit dans les genêts, le cœur dans la gorge, attendant que le silence revienne dans la ville.
Longtemps, rien. Puis le moteur du fourgon — un démarrage brusque, des pneus qui crissent. La cours de Trooz siffla à trois reprises, puis s'arrêta.
Ils savaient.
Elle attendit encore une heure, jusqu'à ce que la marée commence à monter, puis elle entreprit la descente vers la maison qu'elle connaissait sur la falaise — celle de la veuve, où Jameson avait peut-être trouvé refuge, ou pas.
Elle n'avait plus de vélo. Plus d'uniforme. Plus de lettres dans la poche droite de sa tournée triomphale.
Rien que la robe noire déchirée de sa mère, l'anneau de Le Guen qui tournait sur son doigt, et le fragment d'André avec le « F » qu'elle n'arrivait pas à identifier.
Dans sa cage thoracique, quelque chose s'était brisé — un sentiment de sécurité qu'elle ne retrouverait peut-être jamais. La Guernesey qu'elle connaissait, où elle pouvait rouler à bicyclette sans être remarquée, appartenait au passé. Maintenant, elle était une femme sans couverture.
À mi-chemin de la maison de la veuve, elle entendit des pas derrière elle. Pas des uniformes — un pas plus léger. Elle se retourna, le cœur battant.
Une femme. Petite, vêtue de gris, coiffée d'un fichu sombre. Elle s'arrêta à dix mètres.
— Vous êtes Elise Martin ? demanda-t-elle avec un accent anglais.
La gorge d'Elise se serra. Brandt avait dit que le traître était dans la résistance. Cette femme semblait sortie de nulle part.
— Je ne connais pas ce nom, répondit-elle en continuant de marcher.
— Votre fragment. Le « F ». Jameson m'a dit de vous dire que ce n'était pas lui. Mais je sais qui c'est.
Elise s'arrêta. Le vent de la mer balayait les herbes autour de ses chevilles. La maison de la veuve était encore à cinq cents mètres.
— Qui êtes-vous ?
La femme sourit — un sourire fatigué, sans chaleur.
— Quelqu'un qui a une dette envers Jameson. Et un compte à régler avec le capitaine Ashwell.
Le nom tomba dans le silence comme une pierre. Ashwell. Un nom anglais. Un officier britannique — peut-être, comme Brandt et Jameson, un agent infiltré. Ou peut-être — comme l'avait dit André — le protecteur, celui qui avait fait tuer Le Guen pour que la liste reste secrète.
Elise ne bougea pas.
— Ashwell est votre informateur ? dit-elle prudemment.
— Il ne s'est pas vendu aux Allemands, madame Martin. C'est plus subtil que ça. Il veut négocier sa propre sécurité après la guerre, en échange d'un réseau entier de résistants. Le fragment avec le « F » porte sa signature, mais pas sur le registre officiel — sur un registre parallèle qu'il tient à la Kommandantur.
Derrière la femme, le chemin sinueux vers la maison de la veuve était vide. La marée montait dans le lointain, rongeant la plage de galets.
— J'ai besoin d'un uniforme, dit Elise, la voix ferme malgré le tremblement dans ses jambes. Et d'un vélo.
La femme inclina la tête.
— Vous ne pourrez plus jamais faire votre tournée. Vous le savez.
— Je le sais.
— Et si vous continuez, vous mourrez. La Mouette sait que vous avez quelque chose. Brandt sait que Jameson est libre grâce à vous. Ils resserreront les mailles. Vous n'avez nulle part où vous cacher guernesiaise.
Elise regarda la mer. La lumière du matin se déployait sur les vagues, pure et tranquille, comme si la guerre n'existait pas.
— Alors je ne me cacherai plus, dit-elle enfin. Emmenez-moi à la Kommandantur.
Une longue pause. La femme la détailla des pieds à la tête, l'air de peser les risques.
— Ashwell y sera dans deux heures pour la réunion hebdomadaire. C'est le seul moment où il est seul dans le bureau des archives.
Elle tendit la main. Elise hésita une seconde, puis la prit.
— Je vous fournis l'uniforme et le plan d'étage, dit la femme en anglais, plus doucement. Le reste vous appartient.
Elles descendirent ensemble vers la maison de la veuve, où la porte s'ouvrit sur une lumière chaude et l'odeur du thé. Elise ferma les yeux un instant.
Elle n'avait plus de bicyclette. Plus d'uniforme. Plus de fierté d'une tournée qu'elle pouvait accomplir les yeux fermés.
Mais elle avait un nom.
Ashwell.
Sa marche devint plus ferme à l'approche de la porte. Derrière la vitre, une silhouette — un homme, grand, menotté mais vivant — se tourna vers elle.
Jameson la regardait, et dans son regard il n'y avait pas de reproche — juste cette lueur familière, celle qui la poussait à continuer.
Elle entra.
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Le thé était noir, trop chaud, amer. Elise le tenait entre ses mains pour les empêcher de trembler.
— Qu'est-ce qui vous fera croire que je n'informe pas Ashwell à votre place ? demanda-t-elle à la femme en gris, une fois les portes closes.
— Parce que j'ai vu ce que vous avez fait pour le pêcheur Juif de Bordeaux en 19 quarante-deux. La femme en gris posa sa tasse sans un bruit. La tournée des lettres à l'hôpital militaire, celle qui vous a coûté deux jours de cachot. Nous avons des amis communs qui ne vous oublient pas.
Elise sentit quelque chose se dénouer dans son dos.
Ce n'était pas la confiance. Ce n'était pas une certitude.
C'était simplement moins seul.
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