La Liste des Marées
Lire le chapitre 27: The Trap for Ashwell
La pluie s'était arrêtée à l'aube, laissant derrière elle un ciel de craie et des rues lavées. Elise pédalait le long du front de mer — un vélo emprunté à la veuve, une vieille machine rouillée qui grincait à chaque tour de pédale. Les noms du fragment dansaient encore derrière ses paupières, ces deux douzaines de collaborateurs qui respiraient librement tandis que les réfugiés crevaient dans les grottes.
Le premier arrêt, c'était la bijouterie Morvan, rue des Bordages. Un homme aux mains délicates qui taillait des pierres pour les officiers allemands. Elise poussa la porte, la clochette tinta — et la femme derrière le comptoir, une brune aux yeux fatigués, releva la tête.
« Pourquoi tu me regardes comme ça ? » demanda-t-elle.
Elise posa deux feuilles froissées sur le comptoir : les noms de ses deux frères, inscrits en troisième et quatrième position sur la liste. « Tes frères vendent des renseignements au Kommandantur, Josette. Ils ont dénoncé la famille Leclerc la semaine dernière. »
Le silence qui suivit fut lourd comme du plomb.
À midi, Elise avait frappé à huit portes. Huit silhouettes blêmes qui l'écoutaient, le regard vide, avant de refermer leur porte en murmurant des dénégations. Elle savait que la moitié d'entre eux fileraient prévenir Ashwell. C'était exactement ce qu'elle voulait.
Elle retrouva la femme en gris au cimetière de Saint-Pierre-Port, entre deux rangées de tombes aux croix pattées. La femme arriva sans un bruit, comme toujours.
« Ça y est. Ashwell sait que tu as la liste. Et il sait que tu sais pour Hanois. »
Elise acquiesça. « Il est trop malin pour se jeter dans un piège évident. Il faut lui offrir quelque chose qu'il ne peut pas refuser. »
« Quoi donc ? »
« Le Commandant Kessler. »
La femme en gris haussa un sourcil. « Tu veux lui donner le commandant de l'île ? »
« Pas lui en chair et en os, mais son nom. » Elise sortit une feuille de papier pliée, l'étala sur la pierre tombale. « Je vais lui écrire une lettre anonyme, glissée dans sa planque habituelle — le casier de la consigne à la gare. Une lettre signée d'un résistant fictif qui annonce que le commandant Kessler embarque un réfugié de haute valeur cette nuit à minuit. Un chimiste allemand qui a déserté — le genre de prise qui vaut une promotion au SD. »
La femme en gris la dévisagea un long moment. « Et quand il se rendra à cette plage avec la moitié de la garnison, qu'est-ce que tu feras ? »
« Le piège, ce n'est pas la plage. C'est la lettre elle-même. » Elise plia la feuille et la glissa dans sa poche. « L'encre contient de la poudre de naphtaline. Elle réagit à la chaleur des lampes de police. Je veux qu'Ashwell prenne la lettre dans ses mains juste avant de l'ouvrir. J'ai besoin qu'il soit mouillé par elle. »
La femme en gris la considéra avec un intérêt nouveau. « Tu as songé à ce qui arrive quand il s'aperçoit que c'est un leurre ? »
« Il le découvrira quand il arrivera sur la plage et trouvera les trois tombes que j'aurai préparées. » Elise se leva, épousseta la boue de ses mains. « Ce ne sera pas pour capturer Ashwell. Ce sera pour lui faire comprendre que quelqu'un d'autre que lui creuse aussi des tombes. »
Elle traversa la ville, le vélo bringuebalant entre les mains, ses semelles trouées lui brûlant les pieds. Les rues étaient presque vides ; à cette heure le couvre-feu rampait comme une marée invisible. Arrivée devant la consigne de la gare — une bâtisse basse aux murs craquelés — elle vérifia que la voie était libre. Le casier 14, une serrure rouillée, s'ouvrit d'une simple poussée. À l'intérieur, un paquet de cigarettes et un mot déjà déposé.
Elise retint son souffle. Le mot était une liste manuscrite de réfugiés, des noms qu'elle connaissait — deux d'entre eux étaient morts la nuit précédente à Hanois. Mais il y avait une ligne ajoutée en dessous, écrite d'une main différente, plus cursive.
« Va voir Le Guen chez le docteur. La veuve est sur le point de parler. »
Le Guen. Mort la semaine dernière. La veuve... chez le docteur. Jameson.
Elise froissa le papier. Ashwell savait pour Jameson.
Elle glissa sa lettre forgée en dessous, un billet bref : *Le chimiste Müller débarque minuit, crique du Corbeau. Trois personnes. Il demande Kessler par son nom de code : Kolibri.*
Elle referma le casier, puis marcha rapidement vers la maison de la veuve — un cottage de pierre verte grimpant le long d'un vallon broussailleux, ses volets clos. Elle frappa un code : deux coups, un coup, deux coups contre la porte de service.
La veuve ouvrit la porte d'un cran, puis la laissa passer. Dans la salle de séjour obscure, l'odeur d'iode et de sang frais. Jameson était allongé sur le canapé, une chemise de nuit ouverte laissant voir l'écharpe ensanglantée nouée autour de son épaule. Ses yeux étaient fiévreux, mais alertes.
« Tu n'aurais pas dû venir ici », dit-il d'une voix rauque. « Si Ashwell a posté quelqu'un pour surveiller la veuve... »
« Il a posté quelqu'un pour te trouver. » Elise déposa le papier froissé sur la table. « La consigne était piégée. Il sait que tu es vivant, il sait que tu es ici, et tu n'as rien contre lui qu'une balle dans l'épaule. »
La veuve intervint, la voix blanche : « Il faut le déplacer. Ce soir. Il ne peut pas marcher loin. »
Elise regarda Jameson. Ses yeux gris sous la sueur. Une tension entre eux — ce qui avait été dit dans cette serre avant qu'il soit arrêté, ce qui n'avait jamais été dit depuis. « Tu peux tenir une carabine ? » demanda-t-elle.
Il rit, un son sec qui le fit grimacer. « Une carabine, oui. Les pompes, moins. »
« Alors écoute-moi. » Elise s'accroupit devant lui, parlant vite. « J'ai tendu un piège à Ashwell : une lettre dans sa planque, lui promettant un chimiste allemand à la crique du Corbeau cette nuit. Mais la lettre est dans sa main depuis ce soir. Il viendra avec des renforts. Il faut que quelqu'un les attende. »
« Et quand il verra que c'est vide ? »
« Il ne le verra pas. Parce que j'aurai mis quelqu'un là-bas. » La veuve la regarda fixement. Elise déglutit. « Jameson. Il te faudra trois heures pour cheminer jusqu'à la crique. La lune se lève à vingt-trois heures. Ashwell marchera le long des falaises, en venant du nord. Tu l'arrêteras sur la crête, avec une carabine, et tu le tiendras en joue jusqu'à ce que les Allemands arrivent. »
« C'est un piège à double détente », murmura Jameson, un sourire se dessinant aux commissures de ses lèvres. « Pour Ashwell, la lettre est l'appât. Pour les Allemands, Ashwell est l'appât. »
« Et pour nous, c'est une chance de monter la vérité devant quelqu'un qui a des galons. » Elise se releva. « Mais il y a un problème. Il y avait un second mot dans la consigne — signé par quelqu'un d'autre que Ashwell. Une note qui dit que la veuve est sur le point de parler. »
La veuve pâlit. Jameson se redressa d'un coup, grimaçant. « Quelqu'un d'autre est dans le réseau ? Quelqu'un qui travaille avec lui ? »
« Quelqu'un qui écrit en cursive française, pas en allemande. » Elise sortit le papier froissé de sa poche. « Quelqu'un qui connaît la veuve, qui connaît toi, Jameson, et qui connaît la consigne 14. Ce n'est pas un soldat du Kommandantur. »
« Qui alors ? » demanda la veuve.
Elise tendit le papier. Dans la lueur vacillante de la lampe à huile, l'encre bleutée dessinait des lettres serrées. Une signature en bas, un simple « F » appuyé — le même « F » que le fragment d'André. Les trois paires d'yeux se fixèrent sur elle.
« Le pianiste », murmura Jameson. « Le contact de Le Guen. Le pianiste qui signait F. »
« Le pianiste est vivant », dit Elise, la voix blanche. « Et il écrit à Ashwell pour lui dire que tout le monde est sur le point de tomber — sauf lui. »
La pluie recommençait à tomber contre les volets. Elise glissa le papier dans sa poche intérieure et croisa le regard de Jameson. À la lueur de la lampe, leurs deux visages se reflétaient dans la vitre noire, fantômes côte à côte.
« Cette nuit, tu dois attraper Ashwell avant que le pianiste ne te fasse tirer dessus », dit-elle. « Et moi, je vais chercher un pianiste. »
« Tu sais où ? » demanda-t-elle.
Elise se tourna vers la veuve. « Vous, vous connaissiez Odette mieux que quiconque. Où est-ce qu'elle donnait ses concerts ? »
La veuve pâlit davantage, puis dit, d'une voix à peine audible : « À l'église Sainte-Marie. Tous les vendredis soir. Elle y jouait le piano du presbytère. » Elle se tut un instant, puis ajouta : « Et elle n'y allait jamais seule. »
« Avec qui ? »
La veuve leva les yeux, et pour la première fois, quelque chose de semblable à de la peur traversa son visage. « Avec moi. »
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