La Liste des Marées
Lire le chapitre 28: The Sniper's Bullet
La nuit avait avalé la crique. Elise sentait le sel sur ses lèvres et l'humidité qui remontait des rochers. À côté d'elle, Jameson respirait lentement, une main pressée contre son flanc où la blessure lui tirait des grimaces qu'il tentait de dissimuler.
— Il viendra, murmura-t-elle.
— Il viendra parce que tu lui as promis un réfugié de marque. Il ne peut pas résister.
Le docteur avait raison. Mais elle n'aimait pas la façon dont sa voix s'affaiblissait à chaque mot. La traversée à pied depuis la cache de la veuve avait vidé ses dernières forces.
— Reste derrière le rocher, dit-elle. Tu ne peux pas te battre dans cet état.
— Je peux encore viser.
Il souleva le pistolet qu'il avait récupéré dans la planque du réseau, un vieux Webley qui datait d'une autre guerre. Ses doigts tremblaient légèrement.
Des pas crissèrent sur le galet, plus loin sur la plage. Elise s'accroupit, le cœur battant. Trois silhouettes se découpèrent contre le ciel pâle. Ashwell en tête, grand, la démarche assurée. Deux soldats allemands derrière lui, la carabine en bandoulière.
Il s'arrêta à une vingtaine de mètres d'eux.
— Martin ! appela-t-il. Je sais que tu es là. Montre-toi.
Elle jeta un coup d'œil à Jameson. Il hocha la tête. Elle se releva lentement, les mains visibles.
— Ashwell. Vous êtes venu.
— Tu m'as promis une prise. Je n'aime pas les promesses non tenues.
— La femme arrivera dans quelques minutes. Une dénonciatrice de Jersey, avec des noms plein les poches. Elle veut passer avant que la Gestapo ne la trouve.
Ashwell rit. Un bruit sec, sans chaleur.
— Tu inventes bien, Martin. Mais tu inventes mal. Cette femme n'existe pas.
— Comment pouvez-vous en être sûr ?
— Parce que je connais tous les noms sur cette île. Tous ceux qui veulent partir, tous ceux qui veulent rester, tous ceux qui sont prêts à trahir pour une place dans un bateau.
Il fit un pas en avant. Les soldats le suivirent.
— Et ton nom est sur ma liste, Elise Martin. Tu as cru me voler, mais c'est moi qui tiens ta vie.
Jameson bougea derrière son rocher. Un frottement d'étoffe à peine audible. Ashwell tourna la tête — trop tard pour voir, mais assez tôt pour savoir.
— Vous n'êtes pas seul, dit-il. Le docteur. Évidemment.
— Jameson, reste où tu es, dit Elise sèchement.
— Il a raison, dit Ashwell. Montrez-vous, docteur. Ou je considère que c'est un piège et j'ordonne à mes hommes de tirer.
Un silence. Puis Jameson sortit de l'ombre, le pistolet baissé le long de sa jambe.
— Vous êtes un sale traître, Ashwell. Mais vous n'êtes pas idiot.
— C'est la meilleure chose qu'on ait dite de moi ce soir.
La détonation partit sans prévenir.
Elise n'avait pas vu le mouvement du tireur. Elle n'avait rien entendu avant la balle. Dans la seconde qui suivit, elle ne comprit pas pourquoi Ashwell s'était figé, pourquoi sa bouche s'était ouverte sans émettre de son. Puis l'homme bascula en avant, frappé dans la nuque, et s'effondra face contre le sable.
Les deux soldats allemands pivotèrent, carabines levées vers la falaise d'où était parti le coup. Mais avant qu'ils n'aient pu faire feu, deux autres détonations claquèrent, rapprochées, presque simultanées. Les soldats tombèrent à leur tour, sans un cri.
Elise resta figée une seconde. Le silence retomba, plus lourd qu'avant.
— Tireur dans les rochers, à l'ouest, souffla Jameson.
Il leva son Webley, mais sa main trembla et le canon descendit. Elise vit le sang qui tachait sa chemise, une tache plus sombre qui s'étendait.
— Jameson. Tu es touché.
— Pas par celui-là. Ma blessure s'est rouverte. Il faut—
Un bruit de galets déplacés. Une silhouette se détacha de l'ombre de la falaise et descendit vers la plage, une carabine à l'épaule, la démarche mesurée d'un homme qui ne sentait aucun danger.
Uniforme allemand. Officier. Il s'arrêta à quelques mètres du corps d'Ashwell, le poussa du pied pour le retourner, puis se tourna vers Elise.
— Mademoiselle Martin. Vous êtes plus difficile à trouver que prévu.
La voix était calme, presque aimable. Un homme d'une cinquantaine d'années, les cheveux gris coupés court, les yeux clairs qui ne cillaient pas.
— Je vous cherchais depuis la cache de la veuve. Depuis le piano de l'église, en fait. C'est vous qui jouiez, n'est-ce pas ?
— Le piano était trop loin. Et vous avez tué un officier britannique qui travaillait pour votre commandement.
— Ashwell était un amateur. Il vendait des places sur un bateau qui n'existait pas. Il aurait fini fusillé de toute façon. J'ai simplement accéléré le processus.
Il laissa la carabine glisser de son épaule et la tint à deux mains, le canon vers le sol, comme un homme qui n'en avait plus besoin.
— Et vous, mademoiselle Martin, vous êtes autre chose. Vous êtes celle qui fait passer les lettres, qui prévient les familles, qui sème le désordre sur mon île. C'était vous, sur la liste, au-dessus même de ce pauvre Ashwell. Je vous cherchais personnellement.
Elise sentit le froid du pistolet dans sa poche — l'arme de secours que lui avait donnée le réseau, le petit automatique qu'elle n'avait jamais utilisé. Le doigt trouva la détente.
— Vous et vos lettres, continua-t-il. Vous croyiez que je ne savais pas ? Chaque message qui quittait cette île passait devant moi. Je les lisais tous, mademoiselle. Tous, sauf ceux que vous faisiez passer vous-même.
Il fit un pas vers elle.
— C'est votre fierté qui vous a perdue, mademoiselle Martin. Vous étiez si bonne dans votre travail que vous avez cru que personne ne vous regardait. Mais moi, je vous regardais depuis le début.
Derrière lui, Elise vit Jameson bouger. Lentement. Le Webley remontait, centimètre par centimètre. Il n'aurait qu'un coup avant de s'effondrer, elle le savait.
— Vous avez tué Ashwell parce qu'il était un traître, dit-elle, pour gagner du temps. Mais vous êtes allemand. Vous servez votre camp. Pourquoi tuer un collaborateur ?
L'officier sourit. Un sourire sans amusement, qui n'atteignait pas ses yeux.
— Parce qu'un collaborateur qui prend trop de place dans la machine finit par la faire grincer. Et parce que j'avais une dette à régler avec lui qui n'avait rien à voir avec votre petit réseau de lettres.
Il leva sa carabine.
— Mais vous, vous n'avez pas de dette. Vous n'êtes qu'une complication. Et les complications, je préfère les éliminer avant qu'elles ne se développent.
Le coup partit.
Elise ne sut pas si c'était le Webley de Jameson ou la carabine de l'officier. Elle vit l'homme pivoter, frappé, mais pas tomber. Il porta la main à son épaule, fit un demi-tour déséquilibré, et son genou se plia sous lui.
Jameson était à genoux, le pistolet encore fumant, le visage blême.
— Cours, souffla-t-il. Cours, Elise.
Elle ne courut pas. Elle dégaina l'automatique de sa poche et tira trois fois.
L'officier s'effondra pour de bon.
L'écho des coups roula le long de la falaise et mourut dans le ressac. Elise resta plantée, les bras tendus, l'arme encore chaude dans ses mains. Devant elle, le corps de l'officier gisait sur les galets, parfaitement immobile.
Jameson s'effondra à son tour, le souffle court.
— C'est fini, dit-il. Pour Ashwell. Pour lui. C'est—
— Non, coupa Elise.
Elle marcha vers le corps de l'officier. Quelque chose, dans la seconde où il avait parlé, avait résonné en elle. Un mot. Une intonation. Pas une voix qu'elle connaissait, mais un souvenir qui refusait de se laisser attraper.
Elle se pencha. L'homme était mort, les yeux ouverts, fixant le ciel sans rien y voir. Dans la poche intérieure de sa vareuse, elle trouva un portefeuille, des papiers, une photographie.
Et puis, au fond de la poche, un lien de laine. Un lien délavé, effiloché, rouge et gris, noué à la va-vite. Un tissu qu'elle aurait reconnu partout.
Le foulard de son frère.
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