La Liste des Marées
Lire le chapitre 29: The Scarf's Return
Le silence retomba sur la crique, puant la poudre et le sel. Elise resta figée, le revolver encore fumant dans sa main crispée. L’officier allemand gisait à ses pieds, la poitrine ouverte, les yeux vides tournés vers un ciel que la nuit n’avait pas encore tout à fait avalé.
Un frisson la parcourut, plus violent que la peur. Elle dut faire un effort pour lâcher l’arme, qui tomba dans le sable avec un bruit sourd.
Elle s’agenouilla.
Son souffle court formait de petites buées dans l’air froid. Ses doigts tremblaient, non pas de froid, mais de ce qu’elle savait déjà. La forme dans la poche de sa vareuse. Ce carré de laine sombre, froissé, presque invisible dans le tissu taché.
Elle le tira.
Le foulard bleu nuit de Mathieu. Celui qu’elle lui avait tricoté pour son départ, avec le liseré maladroit qu’elle n’avait jamais réussi à rendre droit. Il était sale, imprégné d’une odeur de cuir, de tabac et de cette poussière des routes qu’elle connaissait trop bien. Au coin, une tache sombre, presque noire, qui ne partirait jamais.
Ses doigts se refermèrent dessus. Elle porta le tissu à son visage. Une seconde. Deux. Elle respira. L’odeur n’y était plus, ou à peine, un fantôme de ce frère qui courait plus vite qu’elle, qui riait plus fort que tout le monde, qui était mort dans un champ de betteraves avec une balle allemande dans la nuque.
Elle releva la tête vers le corps de l’officier. Il avait le visage jeune, presque quelconque. Un de ces visages qu’on croise mille fois sans jamais les retenir. C’était lui. Celui qui avait donné l’ordre, ou pressé la détente, peu importait. Il était là. Mort. Et son frère ne reviendrait pas pour autant.
— Elise.
La voix de Jameson, faible, hachée, venue de l’ombre des rochers. Elle cligna des yeux, revint. Il était affaissé contre une pierre, une main pressée sur son flanc, la chemise noire de sang.
Elle se leva, glissa le foulard dans sa propre poche, contre sa poitrine. Il était lourd. Il était chaud. Il était tout ce qui restait.
— Il faut partir, dit-elle en rejoignant Jameson. Les tirs vont attirer du renfort.
Jameson tenta de se lever, grimaça, retomba. Dans son regard, la fièvre commençait à voiler les choses.
— Le plan, murmura-t-il. Ashwell… le sous-marin…
— Ashwell est mort. Le sous-marin peut attendre. Toi, non.
Elle passa un bras sous son épaule, le hissa. Il pesait une tonne, et la faiblesse de sa propre jambe lui rappela qu’elle n’était pas en meilleur état. Mais elle avança. Parce que c’était ce qu’elle faisait. Elle avançait.
Ils longèrent la grève en titubant, puis s’enfoncèrent dans le sentier qui montait vers les falaises. Le vent sifflait, portait des échos lointains — moteurs, voix. Pas encore de chiens. Pas encore.
Elle fit halte dans l’abri d’un muret de pierres sèches. Jameson s’appuya contre la roche, sa respiration sifflante.
— Ta poche…, dit-il en désignant la sienne.
Elise baissa les yeux. Le foulard dépassait, bleu nuit délavé.
— C’était à mon frère, dit-elle simplement. L’officier l’avait sur lui. C’est lui qui…
Elle n’acheva pas. Jameson ne demanda pas. Il laissa retomber sa tête contre la pierre, les paupières closes.
Elle sortit le foulard, le tint devant elle. Le tissu était épais, tricoté trop serré à certains endroits, trop lâche à d’autres. Mathieu l’avait porté à la Libération comme à la pêche, roulé en boule dans sa poche quand le soleil forçait. Il le perdait toujours. Elle le lui recousait toujours.
Un projectile siffla au-dessus d’eux.
Elise se jeta au sol, entraînant Jameson dans l’herbe rase. Le coup partit d’en haut, de la crête. Quelqu’un les avait suivis. Quelqu’un avait vu.
Elle sortit son revolver — l’arme du mort — et visa la crête. Rien. Le silence se referma.
— Deux… deux directions, souffla Jameson. Ils connaissent le terrain.
Non. Elle connaissait le terrain. C’était elle, la postière. Elle savait chaque sentier, chaque cache, chaque ferme abandonnée où le laitier passait encore une fois par semaine malgré l’interdiction.
— Pas par la route, murmura-t-elle. Par la grève de Petit Port. La marée est basse jusqu’à minuit.
Elle passa le foulard autour de son propre cou. Il tombait un peu trop long, mais il était là.
— Tu peux marcher encore ?
Jameson acquiesça, mâchoire serrée. Elle le releva, plus lentement cette fois, et ils reprirent leur descente oblique, à couvert des ajoncs, dans le fracas sourd des vagues contre les rochers.
Derrière elle, la mort de l’officier ne lui rendait rien. Mais pour la première fois depuis trois ans, elle n’avait plus à chercher le visage de son assassin dans chaque uniforme. Elle portait le foulard de son frère contre sa gorge, et c’était à la fois fin et commencement.
Un nouveau tir claqua, plus bas. La balle ricocha sur la pierre à trois mètres. Elise ne se retourna pas. Elle avançait, Jameson accroché à elle, le nom de la pianiste encore silencieux au fond de sa poche, à côté de la liste.
La mer montait.
Elle avançait.
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