La Liste des Marées
Lire le chapitre 31: The Reveal
Les cloches de Saint-Pierre-Port sonnaient l'angélus quand Élise poussa la porte du presbytère. Jameson était adossé au mur, le visage gris de douleur, sa main pressée contre son flanc bandé. La veuve se tenait près de la fenêtre, les rideaux de dentelle soulevés par un courant d'air froid.
— Tu as menti, dit Élise, le foulard de son frère serré dans son poing. Tu n'es pas chirurgien.
Jameson ouvrit la bouche, mais la veuve l'interrompit d'un geste sec.
— Il ne mentait pas, mademoiselle Martin. C'est moi qui l'ai fait mentir.
Élise se figea. La veuve s'approcha, ses mains osseuses croisées devant elle.
— Le docteur Jameson est médecin, c'est vrai. Mais il a été affecté au service de santé de la Croix-Rouge à Saint-Malo en 1942. J'ai découvert qu'il soignait des passeurs blessés, des résistants. Quand j'ai compris qui il était vraiment, j'ai vu une occasion.
— Une occasion de quoi ?
— De le faire chanter. De le rendre complice.
Jameson toussa, un filet de sang au coin des lèvres.
— Elle m'a menacé de révéler mon identité aux Allemands si je ne me faisais pas passer pour un chirurgien militaire. Elle voulait que je m'infiltre dans les cercles d'officiers, que je recueille des informations sur les mouvements de troupes.
— Vous étiez un agent, murmura Élise.
— Pas tout à fait. J'étais son instrument. Elle tirait les ficelles.
La veuve éclata d'un rire sans joie, amer comme du chicorée.
— Vous croyez que j'ai choisi ce rôle par plaisir ? Mon mari tenait la librairie de la rue des Bordages. Il distribuait des journaux clandestins, des lettres de prisonniers. Les Allemands l'ont arrêté en 1943 parce que quelqu'un l'avait dénoncé.
— Qui ?
— Le pianiste.
Élise sentit son estomac se nouer.
— Vous saviez qui c'était ?
— Je savais qu'il jouait du piano à l'hôtel de la Pomme d'Or pour les officiers. Je savais qu'il vendait des listes de noms. Mais je ne savais pas qui il était, seulement qu'il signait ses messages d'un F. Félix n'était qu'un exécutant, un homme de paille. Le vrai pianiste, celui qui transmettait les listes à Berlin, c'était le commandant Ashwell. Et quand Ashwell est mort, son réseau aurait dû mourir avec lui.
— Sauf que Félix a pris sa place, dit Jameson.
La veuve acquiesça lentement.
— Félix m'a approchée après la mort de mon mari. Il m'a proposé de m'aider à venger Robert en échange de mon silence sur ses activités. Il savait que j'avais des contacts dans la Résistance française, des noms, des adresses.
— Et vous avez accepté.
— J'accepted. Mais j'ai vite compris que Félix ne cherchait pas la vengeance, il cherchait le pouvoir. Quand le docteur Jameson est arrivé sur l'île en 1944, j'ai vu une chance de créer mon propre réseau, indépendant de Félix. J'ai forcé Jameson à se faire passer pour un officier britannique évadé, avec des compétences de chirurgien militaire. Cela lui donnait accès aux cercles médicaux où les officiers allemands parlaient librement, devant ce qu'ils croyaient être un confrère.
— Vous l'avez manipulé, dit Élise, la voix dure.
— Je l'ai utilisé, oui. Mais je n'ai jamais voulu sa mort. Il m'a aidée à faire passer des dizaines de réfugiés vers l'Angleterre, à cacher des familles juives dans les carrières de Vazon. La nuit où votre frère a été exécuté, Jameson n'était pas présent. Il attendait dans une barque au large du Hanois, prêt à embarquer une famille qui n'est jamais venue parce que le pianiste les avait livrées.
Élise ferma les yeux. Le foulard de Jean-Pierre était rugueux sous ses doigts, taché de sang séché.
— Alors qui l'a tué ?
La veuve la regarda avec une étrange douceur.
— Un officier allemand qui agissait sur ordre d'Ashwell. Ashwell surveillait votre frère depuis des semaines, car il vous soupçonnait de faire passer des lettres. Jean-Pierre a été pris en otage pour vous forcer à vous rendre. Quand vous avez refusé, il l'a exécuté pour vous briser.
— Et le foulard ?
— L'officier l'a gardé comme trophée. Il se croyait au-dessus de tout, ce qui était sa perte.
Élise se tourna vers Jameson. Il avait glissé le long du mur, livide, ses doigts serrant son flanc où la tache de sang s'élargissait.
— Il faut le recoudre, dit Élise.
La veuve hocha la tête.
— J'ai des fournitures médicales dans la sacristie. Le père Auffret me les confie en cachette. Mais le docteur a besoin de plus que des points de suture, il a besoin d'un vrai hôpital, de pénicilline.
— Et où trouver de la pénicilline sur cette île ?
Jameson ouvrit les yeux, ses prunelles fiévreuses.
— La villa des officiers à l'hôpperial. Ils ont une infirmerie complète. Mais impossible d'y entrer sans éveiller les soupçons.
Élise regarda le foulard de son frère, puis la veuve, puis Jameson. Une idée germait dans son esprit, dangereuse et lumineuse.
— Le pianiste n'est pas encore officiellement arrêté, dit-elle. Félix est détenu par les villageois, mais aucun document n'existe. Si je le libère, si je le conduis à l'hôpital militaire pour qu'il reçoive des soins, je pourrais m'infiltrer avec lui.
— Vous êtes trop connue, dit Jameson.
— Je porte le foulard de mon frère. Je suis devenue quelqu'un d'identifiable. Mais ce matin, j'ai volé la liste des collaborateurs. Les Allemands me cherchent en tant que postière, pas en tant que femme qui accompagne un blessé.
La veuve sourit, un sourire sans joie mais plein de respect.
— Vous avez hérité du courage de votre frère, mademoiselle Martin. Il aurait été fier de vous.
Élise noua le foulard autour de son cou et se dirigea vers la porte.
— Restez avec lui. Si je ne reviens pas d'ici l'aube...
— Vous reviendrez, dit la veuve. Vous avez trop de choses à accomplir.
La porte se referma sur le vent froid de la nuit, et Élise s'engagea dans la rue pavée, le foulard rouge de son frère battant contre sa poitrine comme un second cœur.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.