La Liste des Marées
Lire le chapitre 33: The Liberation
L’aube arrivait en traînant des pieds, comme si elle aussi hésitait à révéler ce que le jour apporterait. Elise était agenouillée près de Jameson dans la cave humide de la veuve, ses doigts pressant un linge contre sa blessure à l’épaule. Il avait la peau chaude, trop chaude, et ses yeux se perdaient entre les poutres du plafond.
« Tu tiens encore ? » murmura-t-elle.
Il sourit, faible. « Je tiens parce que toi, tu ne lâches rien. »
La porte s’ouvrit dans un grincement. La veuve entra, silhouette sévère dans la pénombre, et pour la première fois Elise vit autre chose que du calcul dans ses yeux.
« Ils sont là. »
Elise leva la tête. « Qui ? »
« Les Anglais. Les Américains. Des barges plein la baie. Les Allemands se rendent. »
Un silence épais s’abattit. Jameson fit un mouvement pour se lever, retomba avec un grognement. Elise posa une main ferme sur son torse.
« Reste. »
« Je suis médecin, Elise. Si des soldats tombent, ils auront besoin de moi. »
« Ils auront besoin de toi vivant. Et pour ça, il faut que cette balle sorte de ton épaule avant que la fièvre ne te prenne tout entier. »
La veuve s’approcha, les mains croisées sur son tablier. « Il y a une table à la maison de la mère Leclerc. Les instruments y sont. Je les y ai portés il y a trois jours quand on craignait le pire. »
Elise se releva, décidée. « Va chercher Félix. S’il y a une reddition, il faut que les villageois le remettent aux autorités avec la preuve de sa trahison, sinon il disparaîtra dans la confusion. »
La veuve secoua la tête. « Félix n’est plus au cellier. Les hommes l’ont transféré à la mairie hier soir, sur ordre du vieux Douvier. Ils voulaient le garder au chaud. »
« Alors va chercher Douvier. Dis-lui que la reddition approche et que Félix doit rester sous garde. »
La veuve hésita, puis hocha la tête et sortit.
Elise se pencha vers Jameson. « Je vais te porter jusqu’à la maison Leclerc. Tu vas hurler, mais tu vas survivre. C’est un ordre. »
Il rit doucement, une grimace de douleur sur les lèvres. « Depuis quand tu me donnes des ordres ? »
« Depuis que j’ai compris que tu écoutes. »
Elle le hissa, le bras passé autour de ses épaules. Il pesait lourd, et la remontée de la cave fut un calvaire. Leurs corps tremblaient ensemble, la sueur perlait sur leurs fronts. À la surface, l’air était vif et salé, chargé d’une odeur inhabituelle : celle de la fumée des navires, du bronze chaud des canons.
Et le bruit. Un grondement sourd et continu, comme un orage qui ne finirait jamais. Au loin, vers la baie, des colonnes de fumée noire montaient vers le ciel pâle.
Des tirs isolés crépitaient encore, mais ils s’espagaient.
« Tu entends ? » dit Jameson, la voix rauque. « Ça y est. »
Ils avancèrent aussi vite que possible dans les ruelles étroites, collés aux murs de granit. Des fenêtres s’ouvraient au passage ; quelques visages curieux apparaissaient, puis disparaissaient.
La maison Leclerc était vide de ses occupants, mais la table était prête : des linges propres, un scalpel brillant, de l’alcool, du fil et une petite lampe à huile.
Elise aida Jameson à s’allonger. Il retint une plainte en posant l’épaule sur la table durcie par des années de cuisine.
« Ça va faire mal », dit-elle.
« J’ai connu pire », souffla-t-il.
Elle n’avait jamais recousu personne. Elle avait vu son père recoudre le flanc déchiré d’un cheval, un hiver où la bête avait rencontré une barrière rouillée. Elle ferma les yeux une seconde et se souvint des gestes : l’alcool, le scalpel, la pince, la profondeur de la plaie.
Quand elle rouvrit les yeux, Jameson ne la regardait pas. Il regardait le plafond, les mâchoires serrées.
« Parle-moi », dit-elle. « Dis-moi n’importe quoi. »
« La première fois que je t’ai vue, tu tenais un vélo bleu comme si c’était une monture de guerre. »
Elle sourit malgré tout en incisant la peau. Le sang afflua, sombre. Jameson gronda mais ne hurla pas.
« Et quand j’ai vu ce vélo attaché à un buisson au bord de la falaise, je me suis demandé si son cavalier s’était envolé. »
« Continue », ordonna-t-elle, cherchant la balle du bout de la pince.
« Tu es la seule personne de l’île qui faisait semblant de ne pas avoir peur. Mais tes mains tremblaient toujours en tournant les pédales sur les montées. »
Elle trouva la balle. Une pression ferme, une rotation, et elle sortit avec un bruit mou, suivie d’un filet de sang chaud. Elle la laissa tomber dans le bol d’alcool avec un tintement net.
Jameson soupira, le corps soudain allégé d’un poids cruel.
« Maintenant tais-toi le temps que je couse », dit-elle. Elle passa l’aiguille et le fil dans la peau chaude, deux points rapides, trois, quatre. Le sang s’arrêtait de couler petit à petit.
Quand elle eut fini, elle s’assit à sa tête, le front posé sur ses doigts encore rouges.
« Merci pour le vélo », murmura-t-elle.
Il ferma les yeux. « Merci pour la balle. »
Dehors, les tirs s’étaient t’à fait arrêtés. Le silence qui suivit était étrange et brillant, comme après un infini déluge.
Un coup à la porte. La veuve entra, hors d’haleine.
« Les officiers allemands se sont rendus à la jetée. Les drapeaux blancs sortent des bâtiments. Le maire demande que tu viennes à la mairie, Elise. Ils veulent un témoin local pour la remise du traître aux alliés. »
Elise se leva lentement, regardant Jameson.
« Vas-y », dit-il. « Moi j’irai te rejoindre dès que je pourrai tenir debout. »
À la mairie, dans le silence redoutable des murs anciens, le vieux Douvier tenait Félix par le col. Le drapier avait le visage blême, les lèvres pincées comme un enfant pris en faute, mais ses yeux trahissaient autre chose : une haine mal éteinte. Autorités alliées encore.
Un colonel anglais entra, hagard, suivi de deux soldats en treillis mouillé de sel. Il sembla savourer le sol stable sous ses bottes.
« On m’a dit que vous aviez un traître là ? »
Douvier poussa Félix en avant. « Voilà l’homme. Ancien pianiste pour les Allemands. Il a livré des réfugiés et un frère de cette postière. »
Le colonel regarda Elise. « Vous confirmez ? »
Elle sortit de sa poche l’écharpe de son frère — la laine rouge sombre, encore marquée de terre et d’une tache brune qu’elle ne voulait pas nommer. Elle la tint haute, comme un étendard.
« Il y a trois ans, une liste de noms est sortie de la poste, dont celle de mon frère, Jean Martin, qui n’a jamais été une destination de carte mais une source de refuge. Cet homme l’a signée de son piano. »
Félix tenta de protester, mais sa voix se brisa. Le colonel hocha la tête d’un air las.
« Vous le connaissez mieux que nous. Qu’on l’emmène. »
Dehors, dans la place envahie de lumières nouvelles, une foule silencieuse regardait le drapeau rouge de la croix gammée descendre du fronton de l’école. Elise resta droite, tenant toujours l’écharpe de son frère, tandis que les braillements de Félix s’estompaient dans la direction de la jetée.
Jameson apparut au coin de la rue, pâle mais debout, la main en écharpe contre sa poitrine. Il la rejoignit et posa un regard vide vers l’est, où l’eau brillait entre les mâts des navires libérés.
« Tu crois qu’ils reviennent vraiment un jour ? » demanda-t-elle doucement.
Il la regarda. « Ils ne partent jamais. Ils sont juste ailleurs. »
Elle serra l’écharpe entre ses doigts, et pour la première fois depuis des années, elle sentit le poids du monde qui se soulevait.
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