La Liste des Marées
Lire le chapitre 34: Andre's Return
La nuit était tombée sur Saint-Pierre-Port quand Elise entendit frapper à la porte de la presbytère. Trois coups espacés, puis deux rapides. Le signal de la veuve.
Elle laissa Jameson endormi dans la chambre du haut et ouvrit. La vieille femme se tenait dans l'embrasure, son visage ridé éclairé par la lanterne qu'elle tenait.
« Viens, dit-elle sans préambule. On l'a trouvé.
— Qui ?
— André. Le poète. Il est vivant. »
Elise attrapa son manteau sans poser de question. Les rues étaient calmes, étrangement silencieuses après des semaines de canonnades. Les soldats allemands qui patrouillaient encore baissaient les yeux, pressés de rentrer chez eux. La guerre était finie, mais ses ombres traînaient encore dans les ruelles.
La veuve la guida à travers le dédale des venelles jusqu'à l'ancien abri antiaérien creusé dans la falaise près du port. Une trappe dissimulée sous un tas de filets de pêche. L'air à l'intérieur était humide et chargé d'iode.
André était assis dans un coin, enveloppé dans une couverture militaire, sa barbe hirsute lui donnant dix ans de plus que ses trente-cinq ans. Sa femme, Madeleine, était agenouillée devant lui, pleurant en silence, leurs deux filles accrochées à ses jupes.
« Papa », répétait la plus petite, comme si elle essayait de vérifier que c'était bien vrai.
André leva les yeux quand Elise entra. Son regard avait cette profondeur creusée par la faim et la peur, mais quelque chose y brillait encore.
« La postière, dit-il d'une voix rauque. On m'a dit ce que vous avez fait. Que vous avez démasqué le pianiste. Que vous avez tenu tête aux Allemands pour livrer vos lettres.
— J'ai fait ce que je devais faire, répondit Elise, mal à l'aise dans la lueur vacillante de la bougie.
— Non. Vous avez fait ce que peu de gens auraient osé. »
Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste élimée et en sortit un petit carnet recouvert de toile cirée verte, taché, cornée, fermé par un ruban de cuir.
« Voilà ce que je protégeais quand ils m'ont arrêté. Je l'ai caché dans une ferme pendant deux ans, enterré sous une pierre. Quand je me suis échappé, j'ai dû revenir le chercher avant de me cacher ici.
— C'est pour ça que vous n'êtes pas rentré chez vous plus tôt ? demanda Elise.
— C’était ma mission. Ma seule mission depuis que j'ai quitté la côte française. »
Il tendit le carnet à Elise. Elle le prit, surpris par son poids. Les pages étaient serrées, presque déchirées par l'écriture.
« Ce sont mes poèmes, expliqua André. Tous ceux que j'ai écrits depuis le début de la guerre. L'occupation, la Résistance, l'amour qui ne s'éteint pas.
— Je ne comprends pas. Vous avez risqué votre vie pour des poèmes ?
— Pour un poème, en particulier. Le dernier. »
André se racla la gorge. Sa femme s'écarta légèrement, lui laissant l'espace pour respirer.
« Sa mère vit à Granville, en Normandie, dit-il. Nadia Ferré. Elle tient une petite librairie rue du Docteur Turgot. Si elle a survécu… si son commerce existe encore… je veux que vous lui remettiez ce carnet de vos propres mains.
— Pourquoi moi ?
— Parce que vous êtes la seule à qui je fais confiance pour franchir la mer. Les bateaux recommencent à circuler, mais les gens ont peur. Vous n'avez pas peur. Vous n'avez jamais eu peur. »
Elise regarda le carnet. À travers la toile cirée, elle sentait les plis des pages, la densité des mots accumulés. C'était plus qu'un journal de poésie. C'était un testament.
« Messieurs les soldats, lisons-nous ce soir devant votre canon doré ? murmura-t-elle.
André sourit, des larmes plein les yeux.
« Exactement. J'espère que Nadia recevra mieux que ces pauvres vers. »
Madeleine se pencha vers son mari et lui prit la main.
« Il ne m'a jamais dit que ce carnet existait », dit-elle doucement, sans reproche.
André tourna le regard vers elle.
« Il n'y a jamais eu personne d'autre que toi dans mon cœur, Madeleine. Nadia était une amie qui tenait la librairie où nous nous retrouvions avant la guerre. Elle est juive, ou peut-être à moitié. Je n'ai jamais su. Je sais seulement qu'elle est restée en France quand les Allemands sont arrivés parce qu'elle n'avait nulle part où aller. »
Il s'interrompit.
« Je veux qu'elle sache que quelqu'un en Angleterre se souvient d'elle. Et que ce carnet est un billet aller simple pour la vie, si la vie est un poème. »
Elise serra le carnet contre sa poitrine.
« Je le livrerai, promit-elle. Je ne sais pas quand ni comment, mais je le ferai.
— C'est tout ce que je demande, murmura André. Maintenant, rentrez chez vous, postière. Vous devez être fatiguée. »
Elise sortit de l'abri avec la veuve. La nuit s'était rafraîchie, et des étoiles commençaient à percer dans le ciel dégagé.
« Vous allez vraiment y aller ? demanda la veuve.
— Je dois d'abord m'occuper de Jameson. Sa blessure a besoin de soins que je ne peux pas lui donner ici.
— La chirurgienne du Réseau est arrivée ce matin avec les Alliés. Elle est installée au grand bâtiment du port, celui qu'ils ont réquisitionné comme hôpital de campagne.
— Alors je l'y emmènerai demain au lever du jour. »
La veuve s'arrêta au coin de la rue, près de la cathédrale Saint-Pierre.
« Elise. Quand vous serez en France, méfiez-vous. La guerre est finie ici, mais là-bas, les choses sont encore désordonnées. Certaines personnes profitent du chaos pour régler de vieux comptes.
— Je ne reste pas. Je livre et je reviens.
— C'est ce que disent tous ceux qui partent. »
Elise pensa à son frère, à son écharpe de laine bleue froissée dans la poche de son manteau. Elle pensa à Jameson, à ses mains de médecin qui avaient tenu tant de vies. Elle pensa à toutes les lettres qu'elle avait fait passer sous les yeux des Allemands, à tous les mots qu'elle avait sauvés de la censure.
« La guerre m'a appris une chose, dit-elle enfin. Personne ne revient le même de là où le courage l'a mené. Le secret, c'est de vouloir revenir. »
La veuve hocha la tête.
« Vous avez vieilli, postière. En un mois.
— Non, répondit Elise en souriant à demi. C'est simplement la fin de ma jeunesse qui arrive à grands pas pour me rattraper. »
Elles se quittèrent en silence. Elise remonta vers la presbytère, le carnet d'André battant contre son cœur comme un second pouls.
Jameson était éveillé quand elle entra. Il était assis dans le lit, le torse bandé, les yeux fiévreux mais lucides.
« On t'a dit pour André ? demanda-t-elle.
— J'ai entendu des voix. Le réseau s'est montré plus efficace que je ne le pensais.
— Il m'a confié un carnet pour sa libraire à Granville.
Jameson la regarda, comprenant immédiatement.
« Tu vas partir.
— Après que tu seras installé à l'hôpital de campagne. Dès que tu seras entre les mains de cette chirurgienne dont ma veuve dit tant de bien.
— Et si elle n'est pas aussi compétente qu'on le prétend ?
— Alors je reviendrai délicieusement vous surveiller, monsieur le docteur. »
Jameson rit, puis grimaça sous l'effort.
« Ne me fais pas rire. La couture tient à peine.
— Elle tiendra. Mon père était du genre à faire les choses une seule fois et bien. »
Elise s'assit au bord du lit et prit sa main. Ils ne parlèrent pas. Les mots étaient devenus trop lourds pour des vérités aussi simples.
Le lendemain matin, elle accompagna Jameson à l'hôpital de campagne allié. Une femme aux cheveux gris coupés court, le docteur Lindqvist, examina la plaie avec des gestes professionnels.
« Belle couture, dit-elle à Elise. Un peu amateur, mais fonctionnelle. Je vais reprendre ça proprement. Il sera sur pied dans deux semaines, trois au maximum. Vous pouvez passer le voir cet après-midi si vous voulez, mais je conseille le repos.
— Je dois m'absenter quelques jours, dit Elise.
— Revenez le voir avant de partir, ordonna le docteur Lindqvist. Il aura besoin de vous à son réveil.
— Je ne pars qu'à ce soir.
— Alors venez après le déjeuner. »
Dans l'après-midi, Elise s'assit au chevet de Jameson. Les draps propres, l'iode et l'éther qui flottaient dans l'air lui rappelèrent son père, sa forge, les blessures soignées au coin du feu.
« Tu vas à Granville, dit Jameson, non pas comme une question mais comme une constatation.
— Oui.
— Et tu comptes y arriver comment ?
— Il y a un pêcheur à Petit Port qui part demain avec son bateau. La veuve m'a donné son nom.
— Tu veux que je te demande de rester ?
Elise secoua la tête.
« Non. Parce que je connais la réponse que je devrais te donner, et elle mentirait. »
Jameson fut silencieux un moment.
« Alors je ne te le demande pas. Mais reviens vite.
— C'était déjà mon intention, monsieur.
— Appelle-moi Jameson.
— Alors apprenons à nous connaître, Jameson. Nous avons encore le temps de la guerre à combler. »
Il sourit, un de ces sourires rares qui lui tiraient les traits vers le haut et le rendaient presque vulnérable.
« Va livrer ton carnet, Elise Martin. Et quand tu reviendras, je te raconterai qui j'étais avant de devenir un espion, un médecin et un menteur.
— Et moi, je te raconterai qui j'étais avant de devenir une postière, une contrebandière et une veuve de mon propre frère. »
Elle quitta l'hôpital avec le carnet d'André dans le sac qu'elle portait en bandoulière. Le soir tombait, mais elle avait encore la mer à traverser dans son cœur avant de se lancer sur l'océan véritable.
Sur le chemin du retour à la presbytère, elle passa devant la poste. Le bâtiment était sombre, les volets fermés. Le courrier attendrait. Mais elle savait que ce n'était pas le courrier qui l'attendait, c'était l'avenir.
Elle ouvrit la porte de la presbytère, alluma une bougie et s'assit à la table de la cuisine. Elle sortit le carnet d'André et le posa devant elle. Le ruban de cuir était usé, le tissu verdâtre délavé par les années de cache.
Elle l'ouvrit à une page au hasard. Une écriture serrée, rapide, presque illisible.
« Nos amours trahies / La mer est un tombeau vide / Nos lettres sont nos corps »
Elle ferma doucement le carnet et le caressa du pouce.
La première livraison de la paix, pensa-t-elle. Et peut-être la plus importante de toutes.
Elle souffla la bougie et monta se coucher, gardant le carnet contre sa poitrine comme une promesse.
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